mardi 24 novembre 2009

P. 189. "Nous avons tenu malgré quelques difficultés dues à la bêtise humaine"

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Invitation à la cérémonie d'hommage à Hélène Zemmour, Juste parmi les Nations (Doc. V. Saül).

Témoignage d'une Juste, Hélène Zemmour

recueilli par Yves Zemmour,
avant le décès de sa mère

- "Je connais la Famille Mendelsweiz depuis 1926. J’avais alors 14 ans. Je venais régulièrement en vacances chez ma tante Jeanne qui habitait Paris : 7 Passage Saint-Lazard dans le 10e Arrondissement.

Quant à notre famille, Charles mon mari et mes quatre filles, nous habitions dans une longère à Massoeuvre, petit hameau de Saint Florent sur Cher.

En 1943, j’étais enceinte de mon septième enfant (deux étaient respectivement décédés à l’âge de 18 et de 6 mois). Ma tante Jeanne devait venir m’aider pour l’accouchement prévu mi-septembre. Charles travaillait alors dans l’Allier. Il était rarement présent à la maison en raison de la situation et des moyens de communication.
Début du mois de septembre, tante Jeanne m’a télégraphié à la cabine téléphonique de Massoeuvre pour me demander si je pouvais recevoir et héberger dans les plus brefs délais plusieurs personnes juives. La Gestapo était venue dans la même matinée demander des renseignements sur la famille Mendelsweiz. Me souvenant de cette famille, je n’ai pas hésité un seul instant et sans demander l’avis de mon mari qui a été ensuite entièrement d’accord, j’ai immédiatement accepté.
Le lendemain, accompagnée de la Grand-mère, de Jeannine et de Georges, Jeanne est arrivée en gare de St-Florent sur Cher au train de 23 heures. Je les y attendais.

Grand-mère – nous avions décidé de l’appeler ainsi tandis que Jeannine et Georges étaient nos cousins – Grand-mère ne voulut pas être une charge pour nous. Nous avons pu lui obtenir une chambre chez M. et Mme Martin au café-épicerie de Massoeuvre. La Grand-mère y dormait et venait ensuite nous rejoindre pour passer les journées ensembles.

Nous avons tenu malgré quelques difficultés dues à la bêtise humaine d’une poignée de personnes du hameau de Massoeuvre. Grand-mère et les cousins sont repartis en 44, à la libération de Paris.
J’ai su ensuite que la Gestapo était repassée arrêter les parents le jour même de l’arrivée chez nous des fugitifs."


Yves Zemmour, lors de la cérémonie du 22 novembre 2009 à Saint-Florent-sur-Cher (Ph. Simone Lévy / DR).

Ce témoignage a été transcrit recueilli par son fils, Yves, trois semaines avant le décès d’Hélène Zemmour, le 11 novembre 2005.

P. 188. "La vraie grandeur d'âme" d'Hélène Zemmour

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Georges et Jeanine Mendelsweig, 1944 (Doc. G. Maurel / DR).

Leur Grand-Mère, Léa Mendelsweig, 1946 (Doc. G. Maurel / DR).

Georges, Jeanine
et leur Grand-Mère Léa Mendelsweig
doivent la vie à la Juste
Hélène Zemmour.

Ce 22 novembre, la Mairie de Saint-Florent-sur-Cher a connu une touchante et belle cérémonie de reconnaissance de Juste parmi les Nations. En présence de son fils, de sa petite-fille et de son arrière -petite-fille, la mémoire d'Hélène Zemmour a été ravivée. D'autant qu'à ses descendants, s'étaient joints les deux enfants persécutés qu'elle avait sauvés : Georges et Jeanine.

Après les mots d'accueil du Maire, M. Roger Jacquet, l'historique de Yad Vashem a été retracé par Viviane Saül, déléguée du Comité Français.

De g. à dr. : M. Roger Jacquet, Maire ; Paul Ejchenrand, délégué du Comité Français ; Viviane Saül, déléguée ; Georges Maurel, enfant caché ; Jeanine Georgieff, sa soeur (Ph. Simone Lévy / DR).

Viviane Saül :

- "Créé par une loi du Parlement Israélien en 1953, le mémorial YAD VASHEM, situé sur la Colline du Souvenir à Jérusalem, a pour but de perpétuer la mémoire des six millions de Juifs qui ont péri en martyrs, assassinés par les Nazis et leurs complices, et l’héroïsme des combattants des maquis et de la résistance et de ceux qui, assiégés dans les ghettos, ont déclenché une révolte sans espoir pour sauver l’honneur de leur peuple.


Le nom de Yad vashem vient d’un verset du chapitre 56 du prophète Isaïe qui dit : « Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs, un mémorial (YAD), et un nom (CHEM), en hébreu Yad vashem (mémorial et nom), qui ne seront pas effacés.

Dans le « Hall des Noms » de Yad Vashem sont recueillis les témoignages concernant les personnes qui ont péri dans les camps d’extermination et qui n’ont pas de sépulture. Leurs noms y sont inscrits à jamais et ne seront pas oubliés, malgré les efforts de ceux qui tentent de réécrire l’Histoire et de nier la Shoah. La xénophobie, l’intolérance, le racisme ne peuvent servir de base à quelque société que ce soit, tout autour de nous dans le monde ces principes sont utilisés par des pouvoirs dictatoriaux ou soi-disant démocratiques, par des groupes sectaires ou intégristes pour justifier arrestations, massacres et génocides. Deux millions de témoignages ont été rassemblés, et il en vient de nouveaux chaque jour.

Yad Vashem contient aussi un mémorial pour le million et demi d’enfants juifs brûlés dans les fours crématoires, un musée historique, une vallée où sont rappelés les noms des 5000 communautés détruites par les barbares Nazis, et un auditorium dédié à la Résistance juive en France, dont la mission était, comme la résistance en général, de chasser l’occupant, mais aussi de sauver un maximum de Juifs. Elle n’aurait pas pu remplir cette tâche sans l’aide de nombreuses personnes non juives qui, avec un grand courage et une grande noblesse d’âme, ont risqué leur propre vie et celle de leur famille pour sauver des Juifs. Ces inconnus qui les ont accueilli n’exigeaient rien à l’époque et n’en demandent pas plus aujourd’hui, c’est avec naturel et simplicité qu’ils sont venus au devant des personnes en danger. Ils les ont hébergées, cachées, nourries, leur ont souvent procuré de faux papiers, et ont déployé en leur faveur toute leur énergie et leur imagination, en un temps où il n’était pas bien vu de fréquenter les Juifs, encore moins de les aider, alors que la majorité de la population était, au mieux, passive ou indifférente.

La mission du Département des Justes, créé en 1953, est d’honorer ces JUSTES PARMI LES NATIONS, de leur exprimer la gratitude du peuple Juif et de l’Etat d’Israël. Mais, en dépit de ses efforts, et de ceux des volontaires qui l’assistent, tous les « Justes » ne pourront pas être retrouvés. Les témoins directs sont de plus en plus rares. Pour cette raison, un monument au Juste Inconnu a été érigé sur le Mont du Souvenir à Yad Vashem.

La médaille remise au Juste comporte au recto la mention « A ….., le peuple juif reconnaissant ; et au verso « Qui sauve une vie sauve l’Univers tout entier » (extrait du Talmud). C’est la seule médaille existant en Israël, en dehors de celles qui honorent les héros militaires.
Au 31 octobre 2009, plus de 23000 médailles ont été distribuées dans environ 30 pays dont presque 3000 en France, plus de 100 dossiers sont traités en France chaque année.


Une plaque portant le nom du Juste sera dévoilée dans le « Jardin des Justes », sur le Mont du Souvenir de Jérusalem. Ce nom sera également gravé sur le mur du Mémorial de la Shoah, à Paris, et s’ajoutera aux noms des 3000 Justes de France.
Il faut rechercher d’autres JUSTES afin de leur rendre hommage car elles ont su résister à la barbarie nazie."




Sandrine Zemmour, petite-fille de la Juste, retrace le sauvetage des frère et soeur Mendelsweig ainsi que de leur grand-mère. A dr. : Georges MaureL (Ph. Simone Lévy / DR).

Synthèse du dossier de Yad Vashem au nom d'Hélène Zemmour :

- "Maurice Mandelsweig, né à Paris en 1906, et Fanny, son épouse, née Katz, en 1909, exerçaient la profession de fourreurs à domicile. Ils ont eu deux enfants : Georges - Louis, né en 1931 et Jeannine en 1937. Ils habitaient dans un pavillon en location à Villiers sur Marne.
Quant aux grands-parents, paternels et maternels, ils avaient émigrés de Pologne vers 1905. Le grand-père paternel était fourreur tandis que le grand-père maternel, lui, était cordonnier.
En juillet 1942, Maurice et Fanny sont arrêtes et déportés à Auschwitz d’où ils ne reviendront pas car hélas décédés le 25 septembre 1942.
Après la déportation de leurs parents, les enfants sont allés en pension dans une famille catholique à Villiers Sur Marne, jusqu’à la fin de l’été 1943. Puis leur oncle Jacques, frère de Maurice Mandelsweig, voyant que la situation empirait pour les juifs, décide que leur grand-mère paternelle Léa, et les enfants doivent quitter la région parisienne pour les mettre plus en sécurité à la campagne.
C’est alors qu’il décide d’organiser le passage en zone « dite libre », de Georges et de Jeannine ainsi que de la grand-mère paternelle Léa qui habite, rue de la Ferme St- Lazare à Paris 10 ème. Elle connaissait un couple d’amis de son âge, Monsieur et Madame Penverne, qui avaient une cousine beaucoup plus jeune qu’eux, Madame Hélène ZEMMOUR dont le mari était résistant. Elle avait 4 enfants et était enceinte de son 5ème. Elle habitait à Massoeuvre, près de St-Florent S/Cher dans le Berry. Madame Penverne devait s’y rendre pour aider Hélène qui lui fit part de la situation inquiétante. Sans hésiter, malgré les risques encourus à cette époque, d’héberger une famille juive, elle accepta de les prendre en pension tous les trois. C’est alors qu’ils firent la connaissance de leur bienfaitrice. Hélène ZEMMOUR."


Hélène Zemmour, Juste parmi les Nations (Doc. fam. / DR).

- "Ils sont restés chez elle en attendant des jours meilleurs, jusqu’à la Libération en août 1944, ils vécurent comme des membres à part entière de leur famille d’accueil. Hélène ZEMMOUR, cette femme au grand cœur, les a nourris, logés, choyés avec une grande générosité, sauf qu’ils ne furent pas scolarisés pour éviter de les inscrire sur un registre officiel.
A Massoeuvre, la famille Martin offrit elle aussi son aide en logeant dans le café épicerie du village, la grand-mère. Elle y passait ses nuits, rejoignant ses petits-enfants pour passer la journée auprès d’eux.
Quand les dangers étaient annoncés, telle la venue de la gendarmerie, ou de la gestapo, qui traquait sans relâche les juifs et les résistants, Monsieur Louis Martin, ancien maire communiste de St-Florent, avant la guerre, cet homme courageux, emmenait la grand-mère à l’abri dans les bois.
Ils n’oublieront jamais cette merveilleuse femme et lui en restent reconnaissants à tout jamais, car c’est grâce à elle s’ils ont eu la vie sauve. Ils n’ont qu’un regret, celui de n’avoir pu l’honorer de son vivant."


Le diplôme au nom d'Hélène Zemmour est remis à sa petite-fille, Sandrine tandis que son fils, Yves, découvre la médaille de Juste parmi les Nations (Ph. Simone Lévy / DR).

Le représentant de l'Ambassade d'Israël en France étant empêché, Paul Ejchenrand, délégué du Comité Français pour Yad Vashem a donné connaissance du discours qu'aurait prononcé ce représentant.

Paul Ejchenrand :

- "En janvier 2007, la France a rendu un vibrant hommage aux Justes parmi les Nations, Le Président de la République, et Simone Veil ont introduit les Justes de France au cœur du Panthéon. Toute la France a été touchée par la reconnaissance enfin étalée au grand jour de ces héros ordinaires.

Entre 1940 et 1945, la France traverse la période la plus sombre de son histoire. Elle a capitulé devant l’Allemagne nazie et les Juifs sont fichés, pourchassés comme des bêtes, raflés et persécutés.
La barbarie nazie est une machine de mort infernale, minutieuse, qui ne laisse rien au hasard. Personne n’est épargné : hommes, femmes, enfants et vieillards.
Plus de 76.000 Juifs - un quart de la population juive en France - ne pourront échapper à un destin tragique et seront exterminés dans les camps de la mort.
Six millions de Juifs en Europe seront ainsi assassinés dans ce qui constitue le plus grand crime de l’histoire de l’humanité.

La période est sombre. La France connaît ses collaborateurs, de triste mémoire, qui non seulement aident les nazis, mais parfois même les devancent dans leur entreprise.
La France, c’est encore une grande majorité silencieuse et passive, parfois par indifférence, souvent par peur.
Mais la France, c’est aussi de merveilleux éclats de lumières qui surgissent de l’obscurité. Alors qu’ils pouvaient fermer leurs yeux, passer en silence, ils ont été happés par le drame et se sont mis en danger de mort, eux et leur famille, pour sauver des Juifs. Ils l’ont fait avec toute leur âme, tout leur cœur. Certains y ont laissé leur vie.
C’est vrai que les Justes considèrent que ce qu’ils ont fait était naturel, qu’il n’aurait pu en être autrement, et même qu’ils auraient dû en faire plus. Mais on voit bien que les Justes n’ont pas seulement sauvé des innocents d’une mort certaine, muraille contre la barbarie ; ils ont sauvé la dignité de l’homme, ils ont sauvé l’honneur de la France. Le Talmud va même plus loin, quand il dit : « Qui sauve un homme sauve l’humanité entière ».
Le peuple juif n’oublie pas. Ni les bourreaux et leurs collaborateurs. Ni ces Justes, êtres exceptionnels, lumières des nations. Ils nous rappellent que le courage se trouve bien souvent hors des idées reçues partagées par la majorité.
Il incombe à tous de préserver le souvenir précis de cette tragédie humaine. Pas seulement pour la mémoire des morts sans sépultures. Pas uniquement pour honorer les Justes, Mais aussi pour préserver notre avenir à tous. La mémoire est un outil indispensable à l’homme pour se construire dans le futur.
La Médaille des Justes parmi les Nations est la plus haute distinction de mon pays, il ne s’agit ni d’une récompense, ni d’une décoration mais simplement d’un témoignage de gratitude et de reconnaissance éternelles. C’est avec un très grand honneur et une grande émotion que je la remets aujourd’hui au nom du peuple juif et de l’État d’Israël.
Chers Justes, nous vous sommes à jamais reconnaissants de ce que vous avez accompli au péril de votre vie.
C’est ce qui nous donne encore la force de croire en cette humanité.
Merci à vous du fond du cœur."


Georges Maurel et sa soeur, Jeanine Georgieff (Ph. Simone Lévy / DR).

Remerciements de Georges Maurel :

- "Il y a onze ans, presque exactement jour pour jour, je commençai à écrire un petit livre à l’intention de mes enfants et petits-enfants. Je voulais leur raconter ce qu’avait été la vie d’un petit garçon juif, moi-même, pendant la guerre.
Le chapitre des années 1943 et 1944 est une époque particulièrement marquante, et se situe principalement à Massoeuvre. C’est à cette période qu’apparaît dans ma vie Madame Hélène Zemmour dont nous fêtons aujourd’hui la remise de la Médaille des Justes parmi les Nations.
Et vous comprenez déjà que sans Hélène Zemmour, ni ma soeur ni moi, ne serions là aujourd’hui pour lui rendre hommage.
Merci Hélène. Je me souviens d’elle, toujours pleine d’allant, de sourires, d’optimisme malgré une vie difficile. Je m’accrochais à elle pour remonter mon moral souvent bien bas dans ces heures sombres. Elle a été pendant ce temps la femme qui remplaçait ma mère perdue. Avec ses quatre filles dans ses jupes, et avant qu’Yves ne grandisse, j’étais soudain devenu pour un temps le garçon qu’elle désirait tant, et je pense qu’elle m’aimait beaucoup. J’avais douze ans et je ne pouvais qu’être en extase devant cette femme bulldozer qui me remontait le moral par sa vitalité. Je l’accompagnais partout, à la rivière quand elle allait laver le linge, ou pour faire des courses. Je l’aidais à désherber le jardin, à aller chercher du bois mort pour allumer la cuisinière, à vider la cuve des toilettes, eh oui !
Quand Yves est né, elle m’a même forcé à devenir son parrain. Avec les baptêmes de tous ses enfants, elle avait épuisé les membres de sa famille et de ses connaissances pour trouver un parrain de plus. J’eus beau lui dire que c’était impossible parce que j’étais juif : elle m’a répondu “ça n’a pas d’importance” et c’est comme cela que je suis devenu le parrain d’Yves Zemmour. On avait vraiment tout vu !
Une anecdote plus amusante : le beurre dans ces temps de restrictions était une denrée précieuse. Le marchand de beurre œufs et fromage, un petit gros avec un béret, passait dans Massoeuvre avec une petite camionnette, une des rares voitures qui circulaient de temps en temps, avec de grosses bouteilles de gaz fixées sur le toit. Evidemment il faisait un peu de marché noir. Un jour il propose à Madame Hélène de lui procurer du beurre mais il faudra qu’elle vienne le chercher dans un endroit isolé, un carrefour désert au milieu d’un bois. L’intention était évidente. Madame Hélène accepte et avant l’heure du rendez-vous, elle me dit: “prends ton vélo, vas lui dire que je ne peux pas y aller et rapporte le beurre, s’il veut bien te le donner”. Je n’étais pas trop rassuré, mais je pédale quelques kilomètres et je vois le crémier qui attendait à l’orée du bois. La tête qu’il faisait quand il m’a vu ! Il m’a quand même donné le beurre !
Il me faut également dire un grand merci au mari d’Hélène, Charles Zemmour. Il était du même âge que mon père dont je n’avais aucune nouvelle. Lui aussi a été un modèle pour moi. Il a été en plus un résistant, ce que j’ignorais à cette époque où le silence était d’or."


Charles Zemmour, photo d'identité sur son Ausweis (Doc. fam. / DR).


- "Et puisque nous parlons de Justes, j’ai une pensée émue pour la cousine d’Hélène, Jeanne Penverne et son mari Louis. Des Français très modestes, qui n’ont pas hésité à se mettre en danger pour nous aider, ma soeur et moi, à franchir la ligne de démarcation. Une vraie famille de Justes n’est-ce pas ?
Et d’autres encore qui ont agi en Justes. Je pense à toute la population de Massoeuvre nous voyant chaque jour, se doutant bien que nous attendions des jours meilleurs. Mais personne ne nous posait de questions. Notamment en me voyant traîner toute la journée dans la rue car je n’allais pas à l’école pour ne pas être inscrit sur des documents officiels.
Et principalement Monsieur Louis Martin, ancien Maire de Saint Florent, qui emmenait ma grand-mère Léa dans sa barque se cacher avec lui dans les bois de l’autre côté du Cher quand il était prévenu que les gendarmes ou la police venaient faire des contrôles à Massoeuvre.
Je ne suis pas sûr qu’Hélène Zemmour n’aurait pas été gênée par cette cérémonie, tant ce qu’elle a fait pour nous lui semblait naturel. La dernière fois que je l’ai vue, il y a quelques années, nous avons bavardé ensemble et nous avons évoqué beaucoup de souvenirs de cette période. Son ton était tellement simple et naturel, comme si elle n’avait rien fait d’extraordinaire, comme si le risque n’avait pas existé. Il me semblait presque que nous étions en train d’évoquer le plaisir des bons moments passés ensemble. Pas de souvenirs grandioses, pas de phrases du genre “je suis fière de ce que j’ai fait…”. Et cela c’est la vraie grandeur d’âme de la femme généreuse que nous fêtons aujourd’hui. Et vous, ses enfants et petits-enfants, vous avez le droit d’être fiers d’elle.
Les années ont passé, mais les souvenirs et l’émotion sont toujours là."


Arrière-petite-fille d'Hélène Zemmour, Mélanie donne lecture du "Badge", poème d'Albert Pesses (Ph. Simone Lévy).

En fin de cette cérémonie à Saint-Florent-sur-Cher, l'arrière-petite-fille de la Juste, Mélanie a prêté sa voix et rendu toute sa jeunesse à Albert Pesses.

Albert Pesses :

- "On m'a donné un badge
Quand j'étais enfant.
On m'a donné un badge
Ce que j'étais content !

Je l'ai cousu ce badge
A la place de mon coeur.
Je l'ai cousu ce badge
Sur mon plus beau vêtement.

Il était beau ce badge
Jaune et bordé de noir.
Il était beau ce badge
Comme un astre vraiment.

La forme d'une étoile
A six branches de surcroît.
La forme d'une étoile

Un mot écrit dedans.

Un mot de quatre lettres
En caractères gras.
Un mot de quatre lettres
Tordues comme des serpents.

On avait marqué JUIF
Au centre lisiblement.
On avait marqué JUIF
Sur mon coeur de sept ans.

C'est un drôle de cadeau
Qu'on m'avait offert là.
C'est un drôle de cadeau
Un passeport étranger.

J'ai failli aller loin
Là où d'autres sont allés.
J'ai failli aller loin
Et partir en fumée.

Je l'ai toujours, ce badge
Sur moi en cas de malheur.
Je l'ai toujours, ce badge
Gravé au même endroit.

Je n'en porte jamais d'autre
Bien qu'on ne le voit pas.
Je n'en porte jamais d'autre
C'est le seul qui me va.

C'est dans cette intention
Qu'on me l'avait donné.
C'est dans cette intention
Moi, je l'ai gardé."

NOTES :

Nos remerciements pour leurs apports essentiels à Georges Maurel, enfant caché, ainsi qu'à Viviane Saül et à Simone Lévy, du Comité Français pour Yad Vashem.

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vendredi 20 novembre 2009

P. 187. Une double reconnaissance de Justes à Toulouse

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Toulouse : une salle des Illustres comble (Doc. Albert Seifer / DR).

De nouveaux Justes qui ont pour noms :
Bertrand et Marie Pagnon
ainsi que leur fille Honorine Abribat

Vendredi 13 novembre, une assistance évaluée à plus de 200 personnes s'est réunie dans la salle des Illustres à Toulouse. Organisée par Albert Seifer, délégué du Comité Français pour Yad Vashem, une émouvante cérémonie a vu Mr Shmuel Sivan, Consul d’Israël à Marseille, remettre des médailles de Justes parmi les Nations, et ce à titre posthume.
Parmi les nombreuses personnalités présentes, se distinguaient :
- Mr Pierre Cohen, maire de Toulouse,
- Mr Arié Bensehmoun, président de l’ACIT,
- Mme Nicole Yardeni, présidente du CRIF Midi-Pyrénées.


La première médaille était attribuée à Honorine Abribat et à ses parents Bertrand et Marie Pagnon. Ils cachèrent chez eux, et successivement à Toulouse puis à Lagardelle sur Lèze :
- Mme Estelle Sarfatti,
- son fils Vital,
- et son neveu Josué Salvator Sarfati, tous deux âgés de 12 ans.
Ces trois persécutés raciaux ont ainsi d’échappé à une rafle d'avril 1944, celle-là même dont furent victimes Virginie et le petit Henri, 3 ans, la maman et le jeune frère de Salvator.
Albert Berkman, un autre neveu d’Estelle, sera lui aussi (mais brièvement) hébergé à Lagardelle.

En haut et de g. à dr. : le couple Bertand et Marie Pagnon. En bas : leur fille, Honorine Abribat. Tous trois Justes parmi les Nations (Doc. A. Seifer, mont. JEA / DR).

Synthèse du dossier de Yad Vashem :

- " Victor Vital Sarfatti est né le 28 Juillet 1932 à Toulouse. Il est décédé le 25 Juin 1993. C’est sa veuve, Viviane Sarfatti née Salama, qui a témoigné pour lui auprès de Yad Vahsem.

Parents de Vital, Estelle Sarfatti née Lévy, émigra de Turquie en 1923, tandis qu'Albert Sarfatti suivit le même itinéraire en 1924. Ils se marient en 1929.

Mme Estelle Lévy vend des bérets sur les marchés, comme ses frères. Mr Albert Sarfatti est ouvrier-miroitier. Il fait son service militaire en 1937 et obtient la nationalité française. Mobilisé en septembre 1939, il est fait prisonnier à Dunkerque puis interné à Dortmund ( Allemagne ).
-Estelle Sarfatti s’est fait une amie à la Croix-Rouge, Honorine Abribat dont le mari est également prisonnier...

Le 24 Avril 1944, Mme Sarfatti échappe de peu à une arrestation. Hélas, sa belle–sœur Virginie n'a pas cette chance de même que son petit garçon de 3 ans, Henri.
Avec son fils Vital et son neveu Josué Salvator (14 ans), Estelle se précipite chez son amie Honorine Abribat au 46 bis rue Riquet à Toulouse. Il faut ajouter au drame que la mère et le petit frère de Josué Salvator, eux, sont aussi tombés aux mains des persécuteurs.

Les trois fugitifs passent la nuit tout habillés au grenier. Dès le lendemain, Honorine les emmène auprès de ses parents, Bertrand et Marie Pagnon qui habitent dans un petit village proche de Toulouse, à Lagardelle sur Lèze."

Mme Estelle Sarfatti et son fils Vital (Doc. A. Seifer / DR).

- "Josué y restera quelques jours avant d’être caché ailleurs par son père. Un neveu d’Estelle, Albert Berkman, 5 ans, bénéficiera également d'un bref répit à Lagardelle avant de trouver un autre refuge. Quant à Honorine, elle-même quitte rapidement Toulouse pour Lagardelle avec ses deux filles Huguette,17 ans et Claude, 8 ans.

Les parents Pagnon étaient des agriculteurs retraités. Ils habitent une maison avec une dépendance sommairement aménagée où Vital et sa mère vivront jusqu’à la Libération... Ils partagent totalement la vie de la famille d'accueil. Les dangers sont pourtant grands : début avril 1944, une unité de la division Das Reich occupe Lagardelle sur Lèze et un capitaine loge chez les Pagnon. Estelle est présentée comme une amie, femme d’un prisonnier corse.

Après guerre, les deux familles ont gardé longtemps des liens très forts.

C’était le vœu de Vital Sarfatti d'obtenir une reconnaissance de Justes pour ses sauveurs. L’honneur de cette médaille englobera toute la famille : Honorine Abribat et ses parents Bertrand et Marie Pagnon."


A l'avant-plan : Mme Huguette Abribat-Faure, fille d’Honorine Abribat ; Freddy Szpilfogiel et son épouse Paule (née Marceillac).
Au second plan : Mr Albert Seifer, délégué de Midi-Pyrénées du Comité Français pour Yad Vashem ; Mr Pierre Cohen, maire de Toulouse ; Mr Shmuel Sivan, Consul d’ Israël à Marseille (Doc. A. Seifer / DR).


La Juste Jeanne Marceillac
dont la fille Paule épousa
le persécuté qu'elles avaient caché...

Lors de cette cérémonie à Toulouse, la deuxième médaille de Juste parmi les Nations est revenue à Mme Jeanne Marceillac. Avec l’aide prépondérante de sa fille Paule, elle a caché et procuré des faux-papiers à Freddy Szpilfogiel après son évasion du camp de Noé. Cette évasion réussit grâce à la Résistance dont le jeune juif faisait partie.
Auparavant, Freddy avait été incarcéré à la prison St-Michel à Toulouse.
A maintes reprises, son cousin Charles Cynamon fut lui aussi abrité par Mme Jeanne Marceillac.
Peu après la guerre, Freddy épousa Paule, elle qui avait grandement contribué à son sauvetage.

Synthèse du dossier de Yad Vashem :

- "Nathan et Chana Cynamon, tous deux juifs polonais originaires de Radom, émigrèrent en France en 1932. Nathan avait été apprenti tailleur chez le père de Chana. Ils se marièrent le 1er avril 1933 et eurent un premier fils, Henri, le 9 septembre 1933. Malheureusement, le bébé mourut à 5 mois d’une méningite. Charles naquit le 5 janvier 1936 à Paris.
Avec la guerre, Nathan et Chana préférèrent s’installer à Toulouse. C'était au printemps 1941. Marcel naquit le 23 Août 1942.

Quelques mois après leur arrivée à Toulouse, un neveu de Chana, Achille Szpilfogiel ( dit "Freddy" dans la Résistance ) âgé de 18 ans, vint habiter sous le toit des Cynamon. En effet, toute la famille de "Freddy" avait été arrêtée lors de la rafle de juillet 1942. A Toulouse donc, ce garçon fit la connaissance d’une jeune fille de religion catholique, Paule Marceillac, dite "Paulette", avec laquelle il se lia d’amitié.
Les menaces se faisant de plus en plus pressantes, "Freddy" demanda à la jeune Toulousaine si elle accepterait de cacher son cousin, Charles Cynamon, 6 ans. Avec l’accord de sa mère Jeanne Marceillac et avec l'aide de sa sœur Ginette, Paule prit Charles dans sa famille. Cette protection fut activée à maintes reprises jusqu’à la fin 1943."


Mme Jeanne Marceillac et sa fille Paule, la future Mme Szpilfogiel (Doc. A. Seifer / DR).

- "Au cours de l’été 1943, "Freddy" fut arrêté par la police de Vichy pour "port et usage de faux papiers".
Il fut interné à la prison St-Michel puis au camp de Noé. Paule eut à coeur de lui rendre visite et de lui apporter des colis. Elle n'hésitait pas à parcourir 5 à 6 kms à pied pour parvenir au sinistre camp.
"Freddy" s’en évada le 29 décembre 1943, avec l’aide d’un réseau de résistance. Toujours fidèle, Paule organisa son repli. La police chercha en vain le fugitif...
Parmi les caches efficaces, figure l’église de la Daurade. A la synagogue de la rue Palaprat, Paule reçut pour "Freddy" une fausse carte d’identité au nom d’André Soudan. Le jeune homme était sain et sauf à la libération !
De plus, la famille Marceillac prit également des risques importants en acceptant d’héberger à de nombreuses reprises le petit Charles. Celui-ci écrit dans son témoignage que pour lui, pour ses parents, et pour Achille, si Paule était "leur plaque tournante", tout le reste de la famille Marceillac était totalement au courant et également méritante.

En 1945, la famille Cynamon réintégra son appartement parisien.
Puis en 1946, Paule et Achille se marièrent. Ils eurent une fille Chantal, née le 15 Juillet 1958."

Freddy Szpilfogiel, la petite Chantal, Paule née Marceillac (Doc. A. Seifer).

NOTE :

Tous nos remerciements au Dr. Albert Seifer, Délégué du Comité Français, responsable de cette double cérémonie et à qui cette page doit sa documentation.

lundi 9 novembre 2009

P. 186. La famille Garbarg sauvée par la famille Bernichon

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Mairie de Brison-St-Innocent (JEA / DR).

Cérémonie de reconnaissance
de Justes parmi les Nations
à Brison-Saint-Innocent

Ce 8 novembre, une cérémonie de remise - à titre posthume - de diplômes et de médailles de Justes s'est tenue à la Mairie de Brison-St-Innocent. Serge Garbarg, enfant sauvé, avait tenu à y participer. Herbert Herz représentait le Comité Français pour Yad Vashem.
Voici dans quelles circonstances les Garbarg, juifs persécutés, furent mis à l'abri de la Shoah par la famille Bernichon.

Synthèse du dossier de Yad Vashem :

- "C’était l’avant-guerre. Dans le XVe arrondissement de Paris, David Garbarg et son épouse, Alice, ont implanté leur foyer. Le couple a deux enfants :
Myriam, née en 38 et
Serge, né en 39.
En octobre 1941, la famille de ce chapelier déménage pour la rue Manin, dans le XIXe arrondissement.
Début 1942, premier drame. Le frère d’Alice, Lucien Braslawsky, jeune agrégé de philosophie mais aussi communiste et résistant, est arrêté. Interné d’abord derrière les barbelés de Compiègne, il sera ensuite transféré à Auschwitz. Il sera victime des chambres à gaz en mars 1942.

La famille Garbarg décide alors de quitter Paris, ville devenue trop dangereuse. Leur périple les conduit finalement à Aix-les-Bains.
A partir du 15 mars 1942, la famille loue un appartement situé entre Aix et St-Innocent. Elle fait la connaissance de la famille Bernichon car la mère, Léa, fera les ménages pour les parents Garbarg et deviendra la nounou des enfants.

Quant à Honoré Bernichon, son profil n’a rien de banal. C’est un ancien cheminot, communiste de conviction et résistant convaincu. Il viendra en aide aux Garbarg pour tous les problèmes entraînés par leur exode. Mais plus essentiellement, il les informera des dangers provoqués par l’occupant et ses collaborateurs. Honoré Bernichon les aidera à se mettre à l’abri et à échapper aux persécutions.En 1942, Norbert Bernichon, le fils, a 13 ans. Souvent, il gardera les petits Garbarg et les cachera le cas échéant, imitant ainsi sa mère. En effet, quand les Allemands rôdent à proximité, Léa dissimule les enfants Garbarg dans sa propre maison.

Devant une telle constance et un tel dévouement, David Garbarg comprend qu’il peut accorder une entière confiance aux Bernichon auxquels il confie tous ses documents familiaux et la majeure partie de ses avoirs.

Début décembre 1943, le couple des Bernichon est averti par la résistance : une chasse aux juifs est programmée dans la région d’Aix. L’arrestation des Garbarg est même fixée à la nuit du 7 au 8 décembre ! Ceux-ci sont soustraits à la rafle.

Après ce premier sauvetage – réussi - l’étau se resserre à nouveau. David et Alice prennent alors la si déchirante décision de se séparer de Myriam et de Serge, dans l’espoir que ceux-ci, au moins, survivent à cette atroce période. Ils les confient bien évidemment à la famille Bernichon. Léa pense d’abord à conduire les enfants dans une ferme tenue par des amis. L’étape suivante sera la pension « Clair Fleurie », où les jeunes Garbarg vont rester quatre mois. Pendant toute cette période, Léa leur rend visite au moins deux fois par semaine, veillant ainsi à les rassurer.

A nouveau réunie grâce à la libération, la famille Garbarg pourra regagner Paris en octobre 1944. Non sans avoir été encore menacée auparavant …"



jeudi 29 octobre 2009

P. 185. Une Juste française honorée à Jérusalem

. Carte ancienne de la Mairie d'Argy (Graph. JEA / DR).

Après son fils Jules
et sa belle-fille Jeanne,
Louise Roger est reconnue
Juste parmi les Nations.

Alexis Bodart :

- "Au centre de l’affaire, se trouve un homme qui lui doit tout et qui a changé trois fois de nom. Au départ, il s’appelle Herbert Odenheimer. Né en 1934, dans le pays de Bade, en Allemagne, il est incarcéré avec sa famille au camp de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques. Sa grand-mère, Sophie, y mourra. Ses parents seront assassinés à Auschwitz en 1942.

L’année d’avant, le petit Herbert a pu être soustrait du camp et placé dans des maisons d’enfants. Herbert, devenu Hubert Odet, soi-disant né en Alsace, va de cachette en cachette et finit par arriver à Buzançais, chez Jules et Jeanne Roger, très impliqués dans la Résistance. Le couple hébergeant un autre enfant juif, Léopold Lazare, le risque était devenu trop grand. En 1943, Jules confie Hubert à sa mère, Louise, qui habite à Argy. Le gosse travaille à la ferme et devient enfant de chœur ! Seul le curé du village est au courant de ses origines.
A la Libération, Hubert, est adopté par des parents lointains et part en Suisse. Il part en Israël en 1958. Aujourd’hui retraité, il a travaillé au Musée national d’Israël comme historien de l’art. Joint au téléphone à Jérusalem, celui qui a maintenant pour nom Ehud Loeb et pour âge 75 ans, nous a confié :
« Jeanne et Jules Roger ont été déclarés Justes en 1989 et je tenais à ce que Louise le soit aussi. J’ai donc monté un dossier. Les souvenirs d’Argy sont pour moi imprégnés d’un sentiment de danger quotidien et du courage de cette femme, sévère mais au cœur d’or, qui a pris d’énormes risques pour me soustraire aux forces d’occupation».
Louise, née en 1877, est décédée en 1947, et Jeanne et Jules ne sont également plus de ce monde. C’est donc leurs descendants, Robert Roger, demeurant à Malesherbes, et Marie-Thérèse Roger domiciliée à Foix, qui recevront la médaille le 27 octobre à Jérusalem."
(La Nouvelle République, 22 octobre 2009).


Lettre du CRIF :

- "Louise Roger, une Française de la région de l’Indre a reçu, à titre posthume, la médaille de «Juste parmi les Nations», lors d'une cérémonie qui s’est tenue mardi 27 octobre 2009 au mémorial de Yad Vachem à Jérusalem, pour avoir caché pendant trois ans (1) le petit Herbert Odenheimer, six ans, un juif allemand dont les parents avaient été déportés de France en 1942.
La cérémonie a eu lieu en présence de l'ambassadeur de France en Israël, Christophe Bigot qui dans son discours, a rendu hommage à :

«ces Justes, héros du peuple juif et de la République française». «Il faut continuer de chercher d'autres Justes et rendre hommage à ces gens qui ont su résister à la barbarie nazie», a-t-il ajouté."
(28 octobre 2009).


Le petit Herbert Odenheimer dans les bras de son père, à Buehl (Allemagne). Image paisible avant l'exil vers la France, les arrestations et les déportations (Arch. Yad Vashem / DR).

Synthèse du dossier décrivant comment fut épargné Herbert Odenheimer :

- "Le jeune Herbert est né en 1934, dernier enfant juif de la communauté de Buehl.
La famille Odenheimer : la grand mère Sophie, les parents Hugo et Julchen Odenheimer, et leur petit Herbert alors âgé de six ans et demi, furent déportés le 22 octobre 1940 du pays de Bade (Allemagne) au camp de Gurs.
En février 1941, l'OSE, organisation de sauvetage des enfants Juifs, parvient à faire sortir Herbert et d'autres enfants Juifs du camp. Ils sont placés dans diverses institutions au centre de la France, dont celui de Chabannes.
Au début du mois de septembre 1942, il est transféré d'une institution à l'autre avant d'être confié à une famille qui, hélas, va profiter de la situation pour le maltraiter. Vers la fin 1942, L'assistante sociale chargée de sa protection se rendit compte de la mise en danger du garçon. Elle décida immédiatement de retirer Herbert de chez ses hôtes indignes pour le confier à Jules et à Jeanne Roger. A Buzançais. Lui était boucher et elle arrondissait les fins de mois en repassant pour des villageois. Leur fils avait dix ans au début de la guerre.
La maison des Roger était mise à la disposition de la Résistance : stocks d'armes, faux papiers et hébergement de clandestins...
Une année s'écoule. Jules Roger craint une dénonciation visant l'enfant et l'envoie chez sa mère, dans un village tout proche, Argy. Là, "Hubert Odet" restera en complète sécurité avant de revenir à Buzançais. C'est d'ailleurs à Argy qu'il reçoit, en automne 1943, de faux papiers au nom d'"Hubert Odet".
Herbert voulut devenir catholique, pour faire "comme tout le monde", mais Jules et Jeanne lui expliquèrent qu'il devait être fier de ses origines.
Aucun des siens ne revint des camps de la mort. Sa mère fut déportée le 4 septembre 1942 et son père trois jours plus tard.

En Janvier 1946, un parent, Fritz Loeb, vivant à Berne, en Suisse, viendra chercher Herbert pour l'adopter. L'orphelin dût réapprendre l'allemand. Puis il émigra en Israël."

Allocution d'Ehud Loeb :

- " Permettez-moi de dire quelques mots en hommage à une femme modeste, droite, au caractère sévère et même, quelquefois, rude et autoritaire. Une paysanne qui, veuve, tenait une ferme avec un poulailler, une jument, une vache et quelques chèvres. Il y avait un potager et non loin de la ferme se trouvait la vigne qui appartenait à la famille. Elle menait une vie austère, frugale. La ferme ne possédait ni l’électricité ni l’eau courante.

C’est chez elle que je fus placé en automne 1943, et j’y ai vécu jusqu’à la Libération en août 1944. J’ai mené la même vie austère et laborieuse et, à l’âge de dix ans et dans la mesure de mes forces, j’ai aidé aux travaux de la ferme et surtout gardé la vache et les chèvres, mon travail préféré.

Madame Louise Roger était certes solitaire et introvertie, sévère envers elle-même et les autres, mais elle était une femme généreuse et de cœur. Je ne me souviens d’aucune caresse, ni d’avoir reçu un seul baiser, mais je l’aimais, et je sais qu’elle m’aimait et me considérait comme son propre petit-fils. Je l’appelai `grand-mère’.

Pendant ces mois si difficiles, si dangereux, je connu le bonheur, un bonheur passager et combien fragile. Je vivais dans l’illusion d’être un enfant comme les autres ; j’allais à l’école du village, au catéchisme, je fus enfant de chœur. J’avais des camarades de classe et je possédais aussi de vrais amis : les animaux de la ferme. Surtout - j’avais une grand’mère, ma grand’mère.

Chez elle j’ai pu oublier pour quelques mois que je n’étais plus Herbert Odenheimer, le petit garçon juif déraciné originaire d’Allemagne, déporté au camp de Gurs, pris en charge par l’O.S.E. (l’Oeuvre de Secours aux Enfants), placé dans ses maisons d’enfants puis, dès le début du mois de septembre 1942, dans des familles chrétiennes. Je fus amené en novembre 1942 chez le fils de Louise Roger, Jules Roger, et sa femme Jeanne, à Buzançais dans l’Indre. Je ne pouvais savoir que j’étais déjà devenu orphelin, mes parents ayant été déportés des camps de Gurs et de Rivesaltes en septembre de la même année et acheminés à leur mort à Auschwitz. Jules et Jeanne Roger m’ont protégé, nourri, habillé ; ils m’ont choyé et ont essayé de remplacer ma famille que j’avais dû quitter. Après la longue séparation d’avec mes parents j’ai voulu, au bout de quelques mois, les appeler Maman et Papa, tout comme le petit garçon juif, Popol, qu’ils avaient accepté d’accueillir et de protéger. Il avait alors trois ans ; il ne comprenait rien de sa situation et considérait le couple Roger comme ses propres parents. Comme lui je voulais les appeler `Maman’ et `Papa’, mais Jules et Jeanne Roger m’ont expliqué que la guerre se terminerait bientôt et que je retrouverai mes vrais parents. Oncle Jules et tante Jeanne, comme ils m’ont autorisé à les appeler, ont été reconnus Justes parmi les Nations en 1989 pour avoir caché et sauvé la vie des deux enfants juifs, le petit Popol et moi-même.

En automne 1943 la situation devint trop dangereuse à Buzançais : Jules était Résistant et le couple Roger abritait des maquisards blessés et cachait des armes dans sa maison et le jardin. Ils m’ont amené à Argy, un petit village près de Buzançais, chez la mère de Jules Roger. C’est donc chez Louise Roger que, muni d’un faux nom – Hubert Odet – et de faux papiers je commençai cette nouvelle étape de ma vie : seuls Louise Roger et le curé du village connaissaient mon identité de petit juif étranger pourchassé. J’avais appris le français, le parlais avec l’accent local, le berrichon ; j’étais un bon élève et, enfant de chœur, j’aidai à célébrer la messe d’une façon impeccable : j’avais aussi appris les prières en latin. Je vivais dans le mensonge afin de survivre.


Je connus chez la grand’mère la vie paisible mais rude de la campagne et le travail combien récompensant avec les bêtes. C’est chez cette femme simple, de caractère sérieux, presque inabordable mais avec un cœur d’or, que j’avais trouvé refuge, que je me sentais à l’abri de dénonciations et d’arrestation. Cette vieille femme qui m’a protégé des menaces de la déportation, du sort qui avait frappé mes parents, ma famille, mes coreligionnaires. Louise Roger a sauvé ma vie en bravant des dangers imminents – les Allemands et les miliciens étaient aux alentours.

Durant les ténèbres de cette période affreuse qui fut le temps de la Shoah et l’assassinat de six millions de Juifs, dont un million et demi d’enfants, ce sont très souvent des gens simples qui ont osé dire non, non à la déshumanisation de l’autre, non à la barbarie. Ces personnes étaient de vrais résistants – leurs armes n’étaient ni la mitraillette ni la grenade, mais l’arme invincible de la conscience et de la compassion. Ces personnes ont sauvé d’innombrables vies d’êtres innocents, persécutés : elles ont déjoué les machinations d’une idéologie satanique qui avait su imprégner de haine des hommes faibles de cœur et dépourvus de valeurs morales, et qui les a conduits à commettre des crimes indicibles. En ces années noires il y eut – peut-être trop peu - des braves, des hommes et des femmes de conscience. Nous leur témoignons notre reconnaissance.

Après la cérémonie de la remise de la médaille de Juste à Jeanne Roger en 1989 à l’Hôtel de Ville à Paris une jeune femme s’était approchée d’elle : `Permettez-moi de serrer la main d’une Juste, d’une vraie héroïne’, a-t-elle dit. Puis : `Madame, pour quelle raison avez-vous commis cet acte de courage malgré tous les risques auxquels vous vous exposiez ?’ Tante Jeanne l’a regardée avec étonnement : `Mais je n’ai fait que mon devoir d’être humain’, a-t-elle répondu, sans hésiter.

La grand’mère, Louise Roger, aurai certainement répondu de la même façon : elle aussi est une de ces femmes simples, courageuses, une héroïne et une Juste.

Après la guerre, après avoir quitté la France en 1946, je suis resté en contact avec tante Jeanne et oncle Jules jusqu’à leur mort. Malheureusement je n’ai pu revoir la grand’mère – elle est décédée le 24 juin 1947. Nous avons rendu visite au couple Roger maintes fois : nous - ma femme, souvent aussi nos enfants. Ce contact continue avec leur fils et leur fille jusqu’à ce jour. Lors de nos visites à Buzançais nous n’avons pas manqué de revenir à Argy : je voulais revoir la ferme, les champs dans lesquels je gardais la vache et les chèvres, l’église, l’école. Les lieux gravés dans ma mémoire et dans mon cœur. Là où la grand’mère m’avait caché et sauvé la vie.

Si je peux, aujourd’hui, embrasser ma femme, nos quatre enfants et dix petits-enfants, c’est grâce à l’O.S.E., à tant de sauveteurs qui sont restés anonymes, surtout au couple Jules et Jeanne Roger et à la grand’mère Louise Roger que nous honorons, ici à Yad Vashem.

Le petit-fils de Louise Roger, Robert Roger, avec sa femme Monique et sa sœur Marie-Thérèse (qui est née après la guerre), est venu de France afin d’être parmi nous. Robert est mon grand frère. Nous sommes tous les deux les petits-fils de la grand’mère Louise."


Les photos de cette cérémonie sont consultables via la Newsletter n° 324 de l'ambassade d'Israël,
cliquer : ICI .

NOTE :

(1) Ehud Loeb tient à apporter cette correction au résumé du CRIF : "Je fus caché chez Mme Louise Roger à Argy dès l’automne 1943 jusqu’en août 1944, soit à peu près un an."