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jeudi 22 juillet 2010

P. 258. Louis et Jeanne Felten, Justes parmi les Nations

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Une du quotidien "Le Pays" (DR).

Cérémonie de reconnaissance
à Chagey

Le 8 juillet, la Médaille et le Diplôme de Justes parmi les Nations ont été remis à titre posthume à Louis et à Jeanne Felten. Leur fille, Jeannine Sainsimon-Felten les a reçus des mains de Gilbert Roos, Consul d'Israël à Strasbourg. A l'invitation du Maire, Josette Loch ainsi que du Délégué du Comité Français pour Yad Vashem, Didier Cerf, cette cérémonie eut pour cadre la salle Georges Brassens à Chagey.

Synthèse du dossier Yad Vashem :

- "Dès leur naissance, les destins d’Yvan Rueff et de Louis Felten vont se lier. Tous deux naissent à Guebwiller (Haut-Rhin). Le premier appartient à une communauté juive de vieille implantation, il est né en 1906. Le second vit le jour en 1913.

Avec la crise des années 30, le travail devient rare. Louis et Jeanne, son épouse originaire de Soultz, quittent le Haut-Rhin pour le Doubs. Les forges d’Audincourt engagent encore. Louis y trouve un emploi et le couple s’installe à Héricourt.

Motivé par leur exemple, Yvan Rueff propose à son épouse, Maria, une jeune catholique de Wasserbourg, de suivre le même itinéraire. Tous deux sont engagés chez Peugeot et habitent désormais à Héricourt.

La famille Felten s’agrandit en 1937 avec la naissance de Jeannine qui sera suivie de Raymond en 1940 (avec pour marraine Maria Rueff) et de Daniel en 1942.

Le père de famille décide de changer du tout au tout son orientation professionnelle et d’entrer dans la police. Après l’école de Plombières-les-Dijon, Louis est d’abord attaché au commissariat d’Audincourt puis à celui d’Héricourt.
Les Felten aménagent donc dans cette commune de la Haute-Saône en 1943.

Alors que sévit la persécution des juifs, et pour en préserver Yvan Rueff, le couple Felten lui offre de l’abriter. Pour les voisins et les curieux éventuels, voire les personnes malveillantes, Yvan sera présenté comme étant un cousin. S’il est ainsi sauvé, son épouse Maria est mise derrière les barbelés de Drancy. Heureusement pour elle, elle prouve qu’elle n’est pas juive et même catholique. Les autorités occupantes la remettent en liberté…

En août 1944, Yvan Rueff sort de l’ombre. Il rejoint le maquis du Lomont.

Quant à Louis Felten dont la patriotisme est sans faille et qui avertit notamment des juifs d’arrestations programmées, il se trouve mis en état d’arrestation le 11 septembre 1944. Interné à Heilbronn, il retrouvera la liberté le 1er mai 1945."

Louis Felten, policier à Héricourt (Photo prise en 1955/Le Pays/DR).

- "Ses mérites seront reconnus qui lui vaudront la Croix de guerre, la Médaille militaire, la Croix du combattant volontaire de la résistance, la Médaille de la déportation et la Légion d'honneur. Il restera attaché au commissariat d’Héricourt jusqu’à sa retraite en 1968."

Claude Raymond :

- "Prenant tous les risques, Jeanne et Louis Felten avaient recueilli chez eux, à Héricourt, Yvan Ruell réfractaire au STO israélite, du 5 février au 28 août 1944. Ces huit mois ont sauvé la vie d'un homme traqué dont les parents belfortains ont été raflés par la police française du régime collaborationniste de Vichy pour être envoyés à Dachau.
(...) Louis Felten participe de façon active à divers coups de main, réception de parachutages, transports d'armes et de blessés, sabotages à l'explosif. Il fournit de faux papiers aux fugitifs. Mais surtout sa parfaite connaissance de la langue allemande lui permet de renseigner avec efficacité sur les activités de la Feldgendarmerie. Nombre de personnes échappent grâce à lui à une arrestation certaine."
(Le Pays).

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mercredi 12 mai 2010

P. 226. Pourquoi 17 Justes furent honorés à Saint-Amand-Montrond (3)

.La Juste Pierrette Jurvillier chaleureusement félicitée par Thierry Vinçon, Maire de Saint-Amand-Montrond. Il convient aussi de saluer cet élu courageux et déterminé qui fut à l'initiative puis veilla à la préparation complexe et enfin mena à bonne fin une manifestation vraiment exceptionnelle (DR).

Si tous les Justes parmi les Nations
- connus mais aussi anonymes -
ont leur Esplanade et leur Stèle
à Saint-Amand-Montrond
la mémoire de 17 d'entre eux
a été particulièrement ravivée...


1. Roger et Pierrette Jurvillier.

Synthèse du dossier Yad Vashem :

- "Au début de la seconde guerre mondiale, Roger Jurvillier habitait avec sa mère à Echiat, petit hameau appartenant à la commune de Taxas Senat (Allier). Il y exploitait la ferme familiale. Au moment de l’invasion allemande, deux de ses copains de régiment, Robert Wolf et Ernest Loeb, tous deux juifs et natifs d’Ingwiller, pressés de quitter la zone annexée au Reich, sollicitèrent son aide pour trouver une position de repli en zone libre.

Roger prépara aussitôt leur arrivée dans la région et retint deux logements (l’un à Gannat, l’autre à Neuvial) où il installa dès 1941 ses deux amis, les parents de Robert Wolf et sa grand-mère, Madame Debré. La même année, en présence de la famille Jurvillier, Robert épousait à Bègues (autre commune de l’Allier) sa fiancée Colette Ollinger, venue le rejoindre. En avril 1942 naissait Danièle Wolf, puis en avril 1943 son frère Alain.

En septembre 1943, les parents et la grand-mère de Robert, arrêtés à Gannat, furent déportés. Affolés, Robert et Colette, qui résidaient alors à Neuvial avec leurs deux bébés de 17 et 5 mois, cherchèrent à gagner un refuge plus isolé et plus sûr. Roger et sa mère leur ouvrirent grand leur porte et cachèrent tous les biens de la famille, y compris les meubles et la voiture, sous le foin de la grange.

Ils passèrent ainsi plus d’un an dans la famille Jurvillier qui s’enrichit bientôt d’un nouveau membre : Pierrette. Celle dont Roger avait fait connaissance à un mariage à Montluçon, fut, quelques jours après cette rencontre, dénoncée comme sympathisante de la Résistance par une patronne « collabo » et convoquée à la Gestapo . « Pas de problème lui dirent ses amis, vas-y avec Roger, il sait se débrouiller » Ce qui fut dit fut fait. Il fut vivement recommandé aux deux jeunes gens, reçus par un officier allemand compatissant, de disparaître du paysage. Le soir même, ils débarquaient à Echiat, où ils retrouvaient les Wolf et deux réfractaires au STO cachés à la ferme.

Le courage n’empêche pas l’amour… Ils décidèrent de se marier et le firent au plus vite pour que la jeune Pierrette ne disparaisse pas seulement de sa ville, mais aussi pour qu’en prenant le nom de son époux, elle change d’identité. Les noces eurent lieu à Taxat-Sénat le 29 avril 1944 et toute la maisonnée fit la fête !

Mais Pierrette et Roger ne s’en tinrent pas là : le 14 juillet 1944, les Allemands effectuèrent une descente au Neuvial. Dès leur arrivée, Josette (une petite fille de 7 ans) fut chargée de prévenir de ce danger Ernest Loeb, qui n’avait pas quitté le village. Ernest rejoignit Echiat, arriva dans la nuit à la ferme des Jurvillier, en repartit illico avec Roger qui le conduisit à une cabane plantée au milieu des vignes. Chaque soir, en dépit des fatigues de la journée, son fidèle copain lui apportait nourriture et réconfort, jusqu’à ce qu’avec la Libération, tous recouvrent la liberté.


Pierrette et Roger Jurvillier ont reçu la Médaille des Justes en 1989."


Evelyne Loeb dont le père, Ernest, a été sauvé par le couple de Justes Jurvillier (Ph. JEA/DR).

2. Pierre-Aimé et Juliette Laneurie.

Le dossier Yad Vashem de ces deux Justes qui adoptèrent leur enfant caché, Jean-Yves, a été présenté sur la page 219 de ce blog.
Le témoignage de leur fils est repris sur la page 225 de ce blog.


Pierre-Aimé Laneurie, Jean-Yves dans les bras de sa mère, Juliette Laneurie (Mont. JEA / DR).

3. Etienne et Marie Boissery ainsi que leurs filles Annette et Pierrette.

Synthèse du dossier Yad Vashem :
- "Quand en mars 1944 ils recueillirent Anne et Nicole Gugenheim (âgées de 4 et 2 ans), les époux Boissery, Marie et Etienne, avaient déjà une soixantaine d’années. Ils habitaient le hameau de la Gossonière, commune de Saint-Aignan-des-Noyers. Malgré les difficultés de l’époque, ils exploitaient leur fermeavec leurs deux filles Annette (30 ans) et Pierrette (24 ans). Depuis 1940, leur fils aîné Louis, était prisonnier en Allemagne.

Dans une région qui n’était paisible qu’en apparence, Résistance et Milice s’affrontaient et malgré les risques encourus beaucoup d’habitants n’hésitaient pas à cacher et à aider les nombreux juifs qui s’y étaient réfugiés. Ce fut le cas de la famille Boissery qui adopta provisoirement et bénévolement Anne et Nicole. Leur père avait rejoint les FFL tandis que leur mère, cachée dans la région avec de nombreux autres membres de sa famille, échappa de peu, à quelques jours de la libération, au sinistre massacre des puits de Guerry (1). Hélas, plusieurs de ses proches comptèrent au nombre des victimes.

« Il m’est difficile de donner les motifs qui ont poussé mes parents à agir ainsi, tant c’était pour nous une évidence » écrira plus tard Pierrette. « Ces enfants n’avaient rien fait de mal, elles avaient besoin d’aide. Nous étions en total désaccord avec l’idéologie nazie, les Allemands occupaient la France et des Français collaboraient à cette abomination. C’était ce que nous pouvions faire à notre échelle pour ne pas être complice de ces monstruosités. »

Les époux Boissery et leurs deux filles reçurent la Médaille des Justes en 2000."


4. Isidore et Léontine Boyau.

Synthèse du dossier Tad Vashem :
- " En 1939, des écoles de Paris ayant été évacuées à la campagne, il avait été demandé aux habitants d’Yvoy-le-Pré de mettre des lits à la disposition des élèves nouveaux arrivants : c’est ainsi qu’Anna et Eva Zaks firent connaissance de Léontine et d’Isidore Boyau.

Dans le courant de l’hiver, les deux petites filles juives furent rapatriées à Paris

En 1941 leur père fut arrêté. Madame Zaks resta seule avec leurs deux fillettes. Lorsque la plus jeune, Anna, âgée de douze ans, fut opérée de l’appendicite, sa maman demanda à Mr et Mme Boyau de la recevoir le temps de sa convalescence.

L’enfant, accueillie à bras ouverts par ses amis, ne devait jamais plus revoir sa mère et sa sœur victimes de la rafle du Vel d’Hiv. Elle vécut protégée et entourée, pour ne quitter Yvoy-le-Pré que lorsqu’une sœur de sa mère, seule survivante de la famille, la retrouva après la libération.

Léontine et Isidore Boyau ont reçu la Médaille des Justes en 1996."


5. Maurice et Henriette Fagnot.

Synthèse du dossier Yad Vashem :
- "En juillet 1942, Henriette Fagnot s’apprêtait à quitter Draveil (Essonne). Elle voulait rejoindre Maurice, son mari, qui, fait prisonnier par les Allemands, s’était évadé. Il se réfugia en zone sud, à Chaumont dans le Cher.

Peu avant son départ, la mère d’Henriette avait recueilli la petite Monique Asher, une enfant juive de cinq ans dont le père avait été déporté en 1941 et dont la mère, Dora Asher, devait sans cesse changer de domicile pour échapper aux poursuites dont elle était l’objet

Pour mettre encore davantage Monique en sécurité, Henriette décida d’emmener l’enfant avec elle en zone libre. Là, entourée de l’affection de ses bienfaiteurs devenus provisoirement ses parents adoptifs, la fillette juive vécut jusqu’à la libération, avant de retrouver sa mère après la fin des hostilités.

Henriette et Maurice Fagnot ont reçu la Médaille des Justes en 1998."


Monique Asher que protégèrent les Justes Maurice et Henriette Fagnot (Ph. JEA / DR).

6. Louise Labussière, soeur Guillaume.

Synthèse du dossier Yad Vashem :
- "Louise Labussière, en religion sœur Guillaume, était en 1944, mère supérieure de l’Orphelinat de la Providence de Bourges. Celui-ci dépendait de la Congrégation des sœurs du très Saint Sacrement et de la Charité.

Bien que cette religieuse ait toujours considéré qu’elle n’avait fait que son devoir de chrétienne et ne se soit jamais prévalue de son héroïsme, il semble que plusieurs enfants juifs aient été cachés par sa communauté.

Ce n’est qu’en 2008 que sa courageuse conduite fut connue grâce aux recherches faites pour retrouver ses traces par Madeleine Helman, une fillette juive que la répression nazie avait laissée seule au monde à l’âge de 14 ans. Madeleine fut confiée par l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants) à l’orphelinat berruyer. Par mesure de protection, l’identité de Madeleine n’apparut sur les registres de l’établissement que le jour de son départ et sous le nom d’emprunt de Madeleine Huguet. De telles précautions propres à cette époque noire, n’en compliquèrent pas moins l’enquête qui aboutit à la reconnaissance de Louise Labussière comme Justes. Hélas à titre posthume, en 2008."


7. Hermine Lasne.

Synthèse du dossier Yad Vashem :
- "En 1940 , Hermine Lasne avait déjà soixante-dix ans. Elle habitait Sury-près-Léré. C’était une femme simple, mère de neuf enfants et veuve depuis 1926. Pour gagner sa vie, elle gardait d’autres enfants encore.

Les Hodora, de modestes ouvriers parisiens, avaient pour habitude de passer leurs vacances dans ce village et c’est là qu’ils se rendirent au moment de l’exode avec leur fille Régine, née en 1936. L’armistice signé, ils retournèrent à Paris pour reprendre leur travail, confiant l’enfant à celle que l’on appelait dans le pays la « Mé Lasne ».

Le père de Régine, né à Constantinople, fut arrêté par les Allemands et déporté à Birkenau en 1942. Sa mère Alice Poliakov, née à Paris en 1908, dénoncée en novembre 1943 comme « juive ne portant pas l’étoile jaune », fut arrêtée et déportée à son tour.

Il n’y avait plus personne pour rendre visite à Régine et plus personne pour verser le montant de sa pension. La vieille dame, malgré la modestie de ses ressources et malgré les risques encourus dans une région où s’affrontaient Miliciens et Résistants, décida de garder l’enfant.



« J’ai toujours considéré la « Mé Lasne » comme ma grand-mère », écrira plus tard Régine. « Elle me choyait comme sa propre fille, sucrant son café avec de la saccharine pour me réserver sa ration de sucre… Grâce à son affection, j’ai vécu cette situation simplement, comme une petite fille chez sa grand-mère, jusqu’au jour où j’ai eu le bonheur de retrouver mon père miraculeusement rescapé des camps de la mort. »

Hermine Lasne a reçu la Médaille des Justes, à titre posthume, en 2005."

8. Suzanne Mercier.

Synthèse du dossier Yad Vashem :

- " Au début de l’occupation, Suzanne Mercier vivait avec sa fille dans une ferme isolée à Argent-sur-Sauldre (Cher), tandis que son mari, prisonnier de guerre, était en Allemagne.
Régine Haber fit sa connaissance lorsqu’elle vint plusieurs fois, avec sa fille Dora, rendre visite à son mari, emprisonné non loin de là, à Cerdon, dans le camp GTE (Groupe de travailleurs étrangers) de la Matelotte d’où il fut déporté vers les camps de l’est pour ne jamais revenir.


En janvier 1944, les Haber, traquées et désemparées, vinrent demander asile à Suzanne Mercier qui leur trouva un refuge dans une ferme abandonnée voisine. Elle cacha également deux autres femmes (dont Fanny Appel) et leurs enfants dans une cabane située dans la forêt. Elle apportait à ses protégées des produits de la ferme qui leur permirent de survivre .
 
Suzanne Mercier a reçu la Médaille des Justes, en 1989."

9. Germaine Vigne.

Synthèse du dossier Yad Vashem :
- "Sur la place de l’Eglise de Graçay, un matin de l’été 1943, Germaine Vigne ouvre sa fenêtre. Elle voit une femme affolée qui cherche désespérément un refuge alors que les portes de la place restent closes.

Germaine Vigne l’appelle. Cette femme répète son histoire : elle s’appelle Chana Langman. Elle est juive. Raymond, son mari, est interné à Drancy . Elle s’est réfugiée à Graçay avec ses enfants (Dora 9 ans, Raymond 7 ans et Lucien 1 an). Elle a été dénoncée par les parents d’un camarade de Raymond. Elle vient d’échapper aux gendarmes venus pour l’arrêter.

Madame Vigne accueille Madame Langman, l’abrite quelques jours, part à la recherche des enfants, les cache aussi chez elle. Hélas, elle ne parvient finalement pas à éviter l’arrestation de la mère juive.
Chana Langman, en route pour Auschwitz, parvint à sauter du train et retrouvera ses enfants à la Libération.

« C’est au courage de certains que l’on mesure la lâcheté des autres », écrira sa fille Dora, le jour où, en 2002, fut attribuée à Germaine Vigne la Médaille des Justes." (2)


10. Hélène Zemmour.


En janvier 1944, les Haber, traquées et désemparées, vinrent demander asile à Suzanne Mercier qui leur trouva un refuge dans une ferme abandonnée voisine. Elle cacha également deux autres femmes (dont Fanny Appel) et leurs enfants dans une cabane située dans la forêt. Elle apportait à ses protégées des produits de la ferme qui leur permirent de survivre .
 
La Juste Hélène Zemmour ainsi que Jeannine et Georges Mandelsweig qui lui doivent la vie (Mont. JEA / DR).

Le dossier Yad Vashem au nom de cette Juste ainsi que la relation de sa cérémonie de reconnaissance en 2008, constituent la page 188 de ce blog, sous le titre : "La vraie grandeur d'âme d'Hélène Zemmour".

NOTES :
(1) Dans la nuit du 21au 22 juillet 1944, 70 juifs sont raflés à Saint-Amand-Montrond par la Milice et les Allemands. Le 24 juillet, 24 de ces persécutés, des hommes, sont conduits à la ferme de Guerry près de Bourges. Le 26, trois autres juifs sont emportés vers la même destination. Enfin, le 8 août, 8 femmes y disparaissent à leur tour.
Il fallut attendre la libération et les déclarations du seul évadé de cette tragédie, Charles Krameisen, pour découvrir les corps dans deux puits de cette ferme de Guerry.


(2) Que Monique Kahn, du Comité Français pour Yad Vashem, trouve ici l'expression de nos remerciements pour ses apports en documentation.






jeudi 29 avril 2010

P. 221. Indignation devant la censure ayant frappé Ida Grinspan

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Ida Grinspan, rescapée. 1945 (DR).

Sans haine,
Ida Grinspan témoigne :
trois gendarmes français l'ont arrêtée
avant Drancy puis Auschwitz
...
c'en est trop pour la Mairie de Parthenay
non pas l'arrestation à 14 ans
ni Drancy et Auschwitz
mais l'évocation des trois gendarmes !

L'indignation monte comme pour laver l'affront fait à Ida Grinspan.
Dans la France de 2010, se distingue encore une Mairie, celle de Parthenay, pour affirmer que le régime de Pétain fut "légitime". Pour regretter que "notre époque" mette trop "en exergue le repentir". Pour estimer que mettre en cause et à juste titre trois gendarmes français, revenait à "stigmatiser une catégorie professionnelle". Bref, pour interdire de parole Isa Grinspan sur les conditions effectives de son arrestation en 1944 avant Drancy puis Auschwitz.

Des membres du Comité Français pour Yad Vashem, avec à leur tête le Président Paul Schaffer (rescapé d'Auschwitz, arrêté... par des gendarmes français et en zone dite "libre"), répondent eux aussi et régulièrement à des invitations en milieux scolaires. Tout comme Ida Grinspan, cette déportée frappée par la censure de la Mairie de Parthenay, ces rescapés de la Shoah parviennent à mettre des mots et des images sur le judéocide. Ils témoignent pour leurs camarades jamais revenus. Au nom d'une humanité qui fut au bord de disparaître entièrement exterminée. Pour que la mémoire ne soit pas victime des nuits et des brouillards où le nazisme et ses collaborateurs voulaient la réduire en cendres. Pour que le passé éclaire présent et avenir. Pour que les jeunes sachent, comprennent, en tirent leurs propres lignes de vie...

En solidarité complète et qui se veut chaleureuse vis-à-vis d'Ida Grinspan, voici un bref résumé du scandale actuel.

NouvelObs.com :

- "La Mairie de Parthenay a censuré une lettre écrite par Ida Grinspan, ancienne déportée, qui devait être lue à des élèves dans le cadre de la Journée nationale du souvenir des victimes et héros de la déportation, selon le Courrier de l'Ouest daté du mercredi 28 avril.
Ce témoignage a heurté Michel Birault, ancien gendarme et adjoint en charge des affaires patriotiques. Ida Grinspan y évoquait son arrestation par trois gendarmes à 14 ans. Le professeur a dans un premier temps accepté, à contrecoeur, de remplacer le mot "gendarmes" par "hommes".Michel Birault a ensuite présenté le texte au maire Xavier Argenton (NC) qui, lui, a refusé sa lecture, selon un mail envoyé par l'adjoint à l'enseignante. "Ne stigmatisons pas une catégorie professionnelle qui dans ces temps troubles avait obéi aux ordres de l'autorité légitime", aurait-il dit à son adjoint. Ce texte "n'est pas de nature à apaiser les ressentiments à une époque où le repentir est malheureusement mis en exergue", aurait-il ajouté."

(28 avril 2010).

Lettre censurée d'Ida Grinspan :

- "J’ai été, par précaution, envoyée dans les Deux Sèvres alors que j’avais 10 ans, par mes parents inquiets et soucieux que je grandisse loin de la capitale.
Je suis donc arrivée dans une famille, chez ma nourrice Alice et son mari Paul et auprès de Madame Picard, ma maîtresse d’école à qui je dois ce que je sais ; je pars non pas pour me cacher mais me réfugier ! J’ai été très bien accueillie et je suis allée à l’école communale, j’ai passé mon certificat d’étude : j’étais heureuse, même si je m’inquiétais pour mes parents restés à Paris ; maman malheureusement a fait partie de la rafle du Vel' D’Hiv en juillet 42 ; je vivais sans racisme, sans anti sémitisme de la part des voisins, de mes amies de classe et des habitants du village ! J’étais la petite juive, voilà tout.


Une armée victorieuse, mais en passe d’être vaincue, et qui ne trouve rien de plus urgent que d’intimer l’ordre à se vaincus d’aller dénicher une petite juive des Deux Sèvres pour l’expédier dans l’enfer D’Auschwitz ! La patrie des Arts menant une guerre à mort contre une enfant parmi des milliers d’autres pour le seul crime d’être née !...

J’ai été arrêtée le 31 janvier 1944 par 3 gendarmes, l’inhumanité même, de ces 3 hommes, le chiffre 3 , chiffre impair qui montre bien la détermination d'être solidaires de ne pas se laisser influencer face à la jeunesse, face aux suppliques de ma nourrice, des demandes insistantes du maire de la commune pour ne pas m’emmener moi, si jeune, si innocente, qui avait la malchance d’être née juive! Alors que les armées alliées sont en train de délivrer l’Europe des allemands, 3 gendarmes français, ont obéit aux ordres de m’emmener à Niort pour connaître le pire : d’abord le camp de Drancy, puis l’enfer d’un voyage de 3 jours dans un wagon à bestiaux, plombé, avec des hommes, des femmes et des enfants pour arriver aux camps de la mort : c’était ça La Déportation. C’était un voyage terrible, où l’on devait apprendre à vivre ensembles, à faire ses besoins dans une tinette qui a débordée au bout de quelques jours, de vivre dans la saleté, le manque d’air !

On se disait que le pire était derrière nous mais il était devant nous : quand le wagon s’est ouvert un comité d’accueil allemand avec chiens et hurlements nous attendaient pour la sélection. Je me souviendrai toute ma vie de ces hommes et femmes, enfants, vieillards qui sont partis dans des camions, pour les chambres à gaz ; moi, j’ai eu la chance si l’on peut dire, d’entrer dans le camp pour y travailler avec tout ce que l’on sait de la vie quotidienne dans les camps : nous étions des numéros, et non des êtres humains ; la déportation c’est aussi un programme de déshumanisation organisée par le régime nazi.

La barbarie s'était glissée, cette nuit d’hiver, dans un hameau que tout destinait au sommeil heureux des lieux oubliés par l’Histoire. Oui j’ai donc connu jusqu’à mes 14 ans une vie loin des fracas de la guerre, des privations de nourriture, des rafles, de l’ostracisme du gouvernement de Vichy et derrière tout cela le totalitarisme nazi organisait l’éradication du peuple juif."

(s) Ida GRINSPAN
(NouvelObs.com, 29 avril 2010).


A la Mairie de Parthenay, peut-être ne serait-il pas superflu de conseiller d'inviter en ses murs l'exposition organisée par le Département de la mémoire combattante de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG). Elle décrit les plus de cinquante policiers et gendarmes reconnus comme Justes parmi les Nations. Son titre : "Désobéir pour sauver".


mercredi 27 mai 2009

P. 144. Souvenirs de Roger Farhi, enfant caché.

Un témoignage qui a permis
la reconnaissance comme Justes des Nations
de Marie et Pierre Bellocq, instituteurs à Nay.

Ce blog devient interactif et comment ne pas s'en réjouir. Textes et documents proposés spontanément, se succèdent qui en enrichissent les pages. Celle-ci porte les souvenirs (du moins une synthèse, eu égard au format du blog) signés par Roger Farhi. Seuls les titres ne sont pas de sa main.

Deux âges de sa vie. Portraits de Roger Farhi (Arch. fam. / DR).

Roger Farhi :

- "Mes parents décidèrent de quitter Paris vers la fin de l’année 1941 pour tenter de passer en zone libre, ils avaient peur des rafles.
L’un de mes oncles, l'oncle Isaac Saul avait été emmené au camp de Drancy (d’où il serait déporté vers Auschwitz). On avait peu de nouvelles des gens parqués et entassés à Drancy, mais chacun l’évoquait avec frayeur. Nous connaissions les conditions de voyage dans les trains à bestiaux vers des destinations inconnues.
Qu’allions-nous devenir ?
Dès 1940, mon père avait préparé dans notre appartement de la Cité Trévise une cache dans le canapé-lit du salon au cas où les Allemands ou, plus précisément la Police Française, viendraient le chercher, à chaque fois que l'on frappait à la porte c'était la panique, mon père s'engouffrait dans le divan, puis ma mère allait ouvrir en tremblant.
La sensation ou plutôt la réalité du danger était évidente pour nous, “être emprisonné parce que juif!” ne pouvait nous paraître comme admissible ou normal comme bien d’autres l’admettaient avec indifférence.
Il fallait fuir. Je venais d’avoir 7 ans.
C’est ainsi que mes parents se dirigèrent naturellement vers les Basses Pyrénées et la région de Pau où déjà nombre de familles issues des communautés originaires de Turquie (Istanbul ou Izmir principalement) ou de Grèce (Salonique particulièrement) habitaient ou étaient déjà réfugiées.
Les Pyrénées étaient le passage possible vers l’Espagne. En tant que Séfarades ils avaient l’avantage de parler couramment le Djudezmo, leur langue maternelle, langue imagée issue de l’Espagnol du XVème siècle.

Mon père quitta la capitale en vélo en compagnie de l'un de ses cousins, qui lui, volerait un vélo pour pouvoir se sauver! Jusqu'à son décès en 1995, ma mère évoquerait en rougissant, cette scène de vol avec des sentiments mêlés de honte et de fierté.
- "Tu te rends compte, me disait-elle, un vol de vélo était puni de mort à cette époque."
Ma mère, mon frère et moi-même partirions en voiture avec un ami de la famille qui nous déposerait à Dax, poste frontière pour la zone libre, route vers l'Espagne.
Je me souviens de ce voyage, comme si c’était hier. Depuis Paris, ma mère savait qu’il fallait se rendre dans l’un des cafés de la ville pour trouver un passeur. Je n’ai pas eu conscience, ni souvenir de la tractation, mais l’affaire fût rapidement conclue et rendez-vous pris pour le soir même.
Le soir venu, nous nous retrouvâmes dans une ferme, il y avait là autour de nous, dix à quinze personnes, des hommes, des femmes, mon frère et moi-même étions les deux seuls enfants.
Dans cette grande pièce tous étaient assez silencieux et inquiets, personne ne quittait son manteau, assis autour de la grande table de ferme on nous servit de la soupe.
Il faisait déjà bien sombre, la nuit tombée le passeur indiqua au groupe qu’il était temps d’y aller. Les gens étaient emmitouflés la plupart avaient une petite valise, nous ne pouvions être chargés de bagages qui seraient acheminés autrement.
L’homme portait un béret, nous le suivions à la queue leu-leu sur un sentier, la nuit était assez claire, nous traversions des champs, il ouvrait des barrières et les refermait derrière nous.
Le ciel était clair, brusquement notre guide s'arrêta : “Vous voyez le chemin au bout du champ, ils passent par là pour faire leur ronde.” Il ne précisa pas si c’était les Allemands ou les gendarmes.
Il se tut quelques instants.
- “C’est bon, on peut y aller.”
Nous reprîmes notre route, ma mère marchait juste derrière lui, tenant par la main ses deux enfants.
Tout à coup, il s'arrête à nouveau. “Qu’est-ce que c’est que ce bruit?” dit-il en colère, en se retournant.
C'était ma boite de pastilles Valda contenant mes économies, quelques pièces de monnaie qui tintaient dans la nuit. Ma mère toujours tremblante me prit la boite, le passeur la mit au fond de sa poche. “Je te la rendrai tout à l’heure après notre promenade”, me dit-il en bougonnant.
Nous continuâmes en silence et nous retrouvâmes sans encombre dans une autre ferme où avec mon frère nous dormirions jusqu'au petit matin. Les adultes devaient parcourir encore une dizaine de kilomètres avant d'être définitivement en zone libre.
Avec Henri qui avait cinq ans, nous passerions la ligne de démarcation dans la charrette d'un paysan tirée par un cheval, cachés au milieu d'énormes bidons de lait. Je revois encore cette petite route de campagne, de loin j’apercevais une petite guérite sur le bord du chemin et la barrière déjà levée. Le fermier ne ralentit pas son allure, il fit juste un signe au gendarme qui ne bougea pas.
Nous étions passés et retrouverions notre mère un peu plus tard.

Nous nous rendîmes à Pau, puis regagnâmes le village de Nay situé à une quinzaine de kilomètres plus au Sud, nous y résiderions jusqu'en juin 1944. Mon père nous rejoignit quelques jours plus tard et vécûmes dans ce village en compagnie de plusieurs familles originaires d’Izmir, d’Aïdin et d’Istambul, les Algazi, les Lévy, Maurice et Albert. Maurice Lévy, se ferait appeler Maurice Denailles après la guerre, en souvenir de son séjour à Nay.
Mes parents avaient loué un petit appartement au dessus de la boulangerie du village.
Le Service de la Main d’Oeuvre Étrangère obligeait tous les réfugiés étrangers juifs à travailler dans la région, c’était l’occasion d‘un contrôle permanent de ces réfugiés. Pour chaque déplacement hors de la commune de résidence un Congé était établi par la gendarmerie.
Mon père avait trouvé un travail chez un paysan (Monsieur Matocq Grabot Jean) pour lui qui avait toute sa vie été dans le commerce, le labeur aux champs n’était pas sa tasse de thé, ramasser les patates ne l’emballait pas du tout, pas plus que la récolte du maïs.
Le salaire était maigre, pourtant il était bien content d’avoir trouvé cette occupation, il nous disait, parlant de son patron : “Il en profite, il m’exploite au maximum”. Il n’avait pas le choix.


Bulletin de recherche au nom de Farhi Haïm Vitalis, le 18 octobre 1943 (Arch. fam. Roger Farhi, DR).

Dès notre arrivée, mon frère fut inscrit à l’école maternelle dirigée par madame Marie Bellocq, la directrice, et j’allais à l’école communale des garçons dont l’instituteur était Pierre Bellocq, son mari.
C’est toujours avec émotion que j’évoquerai l’attitude de Marie et Pierre Bellocq.
Pour ces personnes respecter et accueillir ces familles en fuite et en détresse était un devoir naturel d’humanité et leur attitude d’aide et de compréhension ne faisait l’objet d’une quelconque hésitation.
C’est avec une grande simplicité que Madame Marie Bellocq et son mari Pierre aidèrent notre famille sans penser aux risques courus.
- "Je ne pouvais supporter que des enfants de quelque couleur, race ou religion puissent souffrir",
me disait-elle après guerre.

Tous les Juifs de la région risquaient d’être à tout moment arrêtés et envoyés au camp de Gurs, antichambre de Drancy, puis des camps de la mort.
Mon père Vitalis Farhi fut arrêté une première fois en novembre 1941 pour être conduit au camp de Gurs dans lequel il fut incarcéré pendant deux mois, libéré le 15 janvier 1942.
La Turquie n’étant pas en guerre contre l’Allemagne, ses ressortissants étaient théoriquement protégés et ne pouvaient faire l’objet d’une arrestation. Mon père, né à Izmir, avait immigré vers la France en 1925, n’ayant pas effectué son service militaire en Turquie, il n’était plus reconnu par son pays et avait perdu toute nationalité. Il possédait un passeport Nancen, passeport réservé aux apatrides qui avaient perdu leur nationalité.
Par chance, il avait conservé un acte de naissance turc, c’est grâce à ce papier qu’il fut libéré, après deux mois de démarches incessantes auprès de l’administration préfectorale. Monsieur Pierre Bellocq ne ménagea pas sa peine pour intervenir auprès de l’administration préfectorale et permettre sa libération.
Mon père sera arrêté une nouvelle fois pour être conduit au Camp de Gurs le 27 février 1943 par la Gendarmerie de Nay, il y fera un séjour de quinze jours ou peut-être un mois en compagnie de son ami Albert Lévy, ils furent libérés, une fois de plus grâce à leur soi-disant nationalité turque! Encore une fois les démarches et les relations de Monsieur Pierre Bellocq servirent.

Un Bulletin de recherche par la Préfecture des Basses Pyrénées, Gendarmerie de Pau, est émis en date du 18 octobre 1943 mentionnant que mon père avait quitté clandestinement son employeur (voir fac-simile plus haut).
A compter de ce jour mon père ne dormirait plus dans son lit avec sa femme, il se tiendrait chaque nuit près de la fenêtre sur la rue afin d’entendre les gendarmes qui pourraient venir le chercher au lever du jour, prêt à s’engouffrer dans une cache préparée derrière un placard de l’appartement.
Dès qu’il revint du camp, conscients que ce subterfuge ne marcherait pas à tous les coups, nos parents voulurent mettre à l’abri leurs enfants.

C’est tout naturellement que Pierre et Marie Bellocq leur proposèrent d’abriter leurs enfants chez Monsieur Albert Labédays et Madame Sidonie Marie, parents de Madame Marie Bellocq.
En cas d’arrestation les enfants seraient épargnés.
Henri et moi-même serions accueillis par cette famille pendant toute l’année 1943 jusqu’au mois de juin 1944, nous dormions et mangions chez eux, chaque jour nous pouvions voir nos parents qui habitaient à quelques centaines de mètres de leur maison.
Le risque d’abriter des enfants juifs était réel, la zone libre n’existait plus, les Allemands étaient là, les arrestations dans la région étaient nombreuses.

Il faut savoir que Pierre Bellocq fut résistant dès 1942, il avait en charge le noyautage des administrations publiques dans la structure locale de “Combat” sur le village de Nay (Livre “Aux armes!” d’André Narritsens, Éditions de l’Institut CGT d’histoire sociale).
Madame Bellocq avec laquelle nous évoquions cette période nous confia qu’elle ne connut qu’après la guerre le rôle important joué par son mari dans la lutte résistante.

Si je dois rendre hommage à cette famille, je ne peux oublier l’attitude des gendarmes de Nay qui devaient arrêter 6 juifs un matin de printemps 1944.
La veille de l’arrestation, ils se rendirent au café du village pour boire un verre vers 19 heures, après les conversations d’usage avec le patron, ils laissèrent négligemment sur le comptoir la liste des personnes qui devaient être arrêtées le lendemain matin, six noms de juifs réfugiés.
Cette information fut vite transmise dans le village. Mon père et ses amis disparurent cette nuit-là et se dispersèrent dans la région. J'ai probablement eu le tort de ne pas demander plus de détails à mon père avant sa mort, sur la vie qu'il a pu mener durant cette période jusqu'à la libération.
Une fois de plus Pierre Bellocq portera assistance à mon père et ses amis recherchés pour trouver des abris chez des amis sûrs.
Mon père se cachera dans la campagne, dans un village situé à quelques trente kilomètres de Nay jusqu’à la libération au mois d’août 1944.

Sud-Ouest, 6 septembre 2000, cérémonie de reconnaissance comme Justes parmi les Nations, des époux Bellocq (Arch. fam. Roger Farhi, DR).

Je venais d’avoir dix ans le trois juin 1944.
Mon père en fuite, la situation semblait de plus en plus incertaine et risquée en restant à Nay, c’est pourquoi ma mère qui avait la nationalité turque, passeport en règle, et qui était reconnue comme telle par la Turquie, décida de fuir vers ce pays dans lequel vivait encore une grande partie de sa famille.
Pour rejoindre Smyrne, Izmir aujourd'hui, il fallait en ce mois de juin 1944, prendre le train jusqu'à Paris, puis traverser l’Europe par l’Orient-Express jusqu’à Istanbul, quelle aventure...
Nous passerons deux nuits et deux jours dans ce train, serons mitraillés sept fois, avec une scène qui se répétera comme un film, des blessés parmi les passagers, quelques morts aussi (je me demande aujourd’hui, comment ma mémoire d’enfant a pu oublier ou effacer ces drames), attentes, chaleur, fatigue. Arriverons-nous un jour en Turquie?
Blois, terminus, tout le monde descend, adieu Paris, adieu Izmir et la Turquie, le débarquement a eu lieu en Normandie, dans la gare c’est un pagaille indescriptible.
Finalement des hébergements seront organisés, nous serons orientés vers un centre de colonie de vacances tenu par des ecclésiastiques à Candé dans un petit château. Les parents seront logés dans une aile du château, les enfants seront mélangés dans les dortoirs aux autres enfants et participeront à la vie des vacanciers.
Et puis, un soir, les prêtres responsables entonnèrent avec force “La Marseillaise”, les Allemands étaient partis, c’était la libération et la joie, on nous distribua du pain blanc.
Nous regagnâmes Paris, mon père nous rejoignit quelques jours plus tard, la vie recommençait.

Il est temps de reconnaître et d’honorer les hommes et les femmes qui au risque de leur vie ont lutté, résisté dans l’anonymat sans exiger quelque récompense ou contrepartie que ce soit, se contentant de leur conviction du devoir d’humanité accompli.
Pour ces personnes apporter une assistance à des enfants et à des familles en fuite devant l’Allemand allait de soi.
Si Pierre et Marie Bellocq, Albert et Sidonie Marie Labédays représentent l’exemple admirable de cet engagement, il me semble qu’il est aussi nécessaire d’associer le village de Nay au sein duquel beaucoup d’inconnus oubliés, aujourd'hui disparus, ont spontanément secouru les nombreuses familles juives en errance pendant ces années de guerre.
Par la description de ces souvenirs enfouis dans notre mémoire nous manifestons notre désir de transmettre à nos jeunes générations l’exemple d’un esprit de justice et de tolérance.
La xénophobie, l’intolérance, le racisme ne peuvent servir de base à quelque société que ce soit, tout autour de nous dans le monde ces principes sont utilisés par des pouvoirs dictatoriaux ou soi-disant démocratiques, par des groupes sectaires ou intégristes pour justifier arrestations, massacres et génocides."

(s) Roger Farhi.

mercredi 4 mars 2009

P. 118. Andrée Nicol, Juste parmi les Nations

Photo : Mairie de Levallois (V. Saül / DR).

Le 4 mars, la mémoire d'Andrée Nicol a été saluée lors d'une cérémonie de reconnaissance de Juste parmi les Nations à la Mairie de Levallois.

Cette cérémonie a été ouverte par Monsieur Balkani Maire - Député des Hauts-de-Seine accompagné de Monsieur Knecht – Maire-adjoint au Commerce, à l’Artisanat, à la Vie associative, aux Anciens Combattants et aux Relations publiques.
Délégué du Comité français pour le Yad Vashem, Paul Ejchenrand a donné lecture du récit du sauvetage ayant valu à Andrée Nicol la Médaille et le Diplôme de Juste parmi les Nations :


- "Monsieur et Madame Orloff, originaires de Russie, arrivent en France en 1925. Leur fille Ethel nait le 11 mars 1926, puis Claire, le 25 juillet 1928. Monsieur Orloff tient un commerce rue de Provence à Paris 9ème.

La guerre est déclarée et les lois anti-juives obligent Monsieur et Madame Orloff à remettre leur commerce à un gérant aryen.

Lors de la grande rafle du 16 juillet 1942, toute la famille Orloff est arrêtée puis transférée à Pithiviers avant Drancy.
Dans le camp de Drancy, Claire fait la connaissance de Lucie Brauman, née Wainbaum qui, elle, a été arrêtée en essayant de franchir la ligne de démarcation.

Lucie Brauman est pharmacienne à Levallois-Perret dans les Hauts de Seine, elle a pour collègue de travail Madame Andrée Nicol qui se rend au camp de Drancy et réussit à faire libérer Lucie en faisant valoir que cette dernière est indispensable à l’avancement d’une recherche médicale qui concerne l’officier allemand en charge du camp.
Lucie Brauman est assignée à résidence chez Andrée Nicol qui, sous sa responsabilité, l’héberge et la protége jusqu’à la Libération. Andrée Nicol a caché ensuite Claire à plusieurs reprises quand celle-ci a pu quitter Drancy.
Claire Schwartz née Orloff et Lucie Brauman ont eu ainsi la vie sauve grâce au courage d’Andrée Nicol qui n’a jamais hésité, malgré tous les dangers.

Claire Orloff est la seule rescapée de la famille Orloff. Son père, sa mère, et sa sœur Ethel ont été déportés et ne sont pas revenus. Elle n’a jamais oublié sa bienfaitrice et n'a eu de cesse de témoigner sa reconnaissance à Andrée Nicol, grâce à qui, elle est en vie aujourd’hui.

Andrée Nicol étant décédée, c’est Madame Véronique Mignard, sa nièce qui recevra pour sa tante à titre posthume, la Médaille des Justes parmi les Nation et le Diplôme."


Photo : Andrée Nicol (Arch. fam. / DR).

Un message de Monsieur David de Rothschild, Président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, a ensuite été lu devant l'assemblée par Viviane Saül, déléguée au Comité français pour le Yad Vashem :

"C’est avec regret que je ne peux être présent lors de cette cérémonie au cours de laquelle sera remise, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les Nations à Andrée NICOL, représentée par sa nièce, Véronique MIGNARD, pour avoir sauvé les vies de Claire SCHWARTZ née ORLOFF et Lucie BRAUMAN durant la seconde guerre mondiale.

Lorsque nous commémorons le souvenir des victimes de la Shoah , il est essentiel de rappeler que dans la plupart des pays européens, la grande majorité des communautés juives a été décimée dans les camps d’extermination ou d’abord dans les forêts et villages d’Ukraine, de Pologne, de Lituanie ou de Biélorussie.
En France, 76000 juifs dont 11OOO enfants ont été déportés. Seuls 2500 juifs sont revenus, parmi lesquels aucun enfant.
Pourtant les trois quarts des juifs, en France, ont eu la vie sauve. Pourquoi ? Parce que, partout dans notre pays, il y eut des hommes et des femmes de cœur et de courage, qui ont aidé des Juifs. Ces actes individuels, isolés ou collectifs, n’allaient pas de soi à une époque où la vindicte générale se déchaînait, et où ceux qui aidaient les Juifs mettaient souvent en péril leur vie et celle de leur famille. Au moment où dans les camps se déchaînait la barbarie la plus absolue, ces « Justes parmi les Nations », reconnus par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem et honorés par l’Etat d’Israël, ont non seulement sauvé des vies humaines, mais aussi incarnés l’honneur de l’humanité qui, grâce à eux, n’a pas totalement sombré à Auschwitz.
Ce sont les Justes comme Andrée NICOL que le Président de la République Jacques Chirac et Simone Veil ont souhaité honorer en les faisant entrer au Panthéon. Cette cérémonie nationale d’hommage et de reconnaissance a permis de rappeler à tous que l’Histoire est constituée d’une longue chaîne de responsabilités individuelles et collectives, et que chacun de nous est un maillon précieux, qui fait que l’Histoire chavire ou au contraire avance.

Andrée NICOL à qui l’on décerne aujourd’hui la médaille à titre posthume l’ont fait avancer. Ils ont été comme on peut le lire désormais dans la crypte du Panthéon « Les lumières dans la nuit de la Shoah ».
Que leur action courageuse, soit une fierté pour leur famille, leurs amis, leur ville et notre pays. Qu’ils soient aussi un exemple pour tous nos concitoyens, aujourd’hui, afin de défendre les valeurs de tolérance, de respect de l’autre et de fraternité."


Photo : Devant la pharmacie de Levallois, à droite : Andrée Nicol (Arch. fam. / DR).

Des poèmes ont alors été lus par deux élèves du collège Saint-Justin.

Monsieur Daniel Saada, Ministre Conseiller auprès de l’Ambassade d’Israël en France, a prononcé un bref discours de circonstance puis a remis la Médaille et le Diplôme de Juste à Véronique Mignard, nièce de Madame Andrée Nicol.


Aux prises de parole et aux remerciements des témoins ont succédé le Chant des Partisans puis une
Minute de Silence.



NOTES :

- TleVallois TV a consacré un reportage à cette cérémonie. Pour le visionner, il vous suffit de cliquer ICI.

- Viviane Saül, déléguée du Comité, a veillé à la transmission des documents présentés sur cette page du blog. Qu'elle trouve ici l'expression de notre gratitude.


lundi 16 février 2009

P. 110. Histoire d'un amour plus fort que la Shoah

Mairie du 11e Arrondissement (Photo : V. Saül. DR).

La guerre n'a pas étouffé l'amour de Fanny Filcman et d'André Patrolin.
Ce dernier vient d'être reconnu Juste parmi les Nations pour avoir sauvé la famille de Fanny... parmi d'autres qui lui doivent aussi la vie.

André Patrolin, le dernier des 6 Justes honorés (par ordre alphabétique) lors de la cérémonie de ce 12 février en la Mairie du 11e Arrondissement et décrite sur les 3 pages précédantes de ce blog, a amplement mérité Médaille et Diplôme de l'Institut Yad Vashem de Jérusalem.

Prenez plutôt connaissance de son histoire d'un rare courage et d'un bel amour :

- "La famille Filcman, originaire, de Varsovie, arrive en France au début des années 20.
Le père, Szlama, est né en 1889 et la mère, Perla Zlata, est née Helman en 1889. Ils eurent une fille Fanny, en 1917.
Les Filcman habitent rue du Chemin Vert, dans le 11ème. Peu à peu, le père réussit à monter une petite usine de chaussures avec un associé.
En 1938, Fanny Filcman rencontre André Patrolin avec un groupe d’amis. Elle avait 21 ans à l’époque et n’imaginait pas quel rôle il allait assumer dans sa vie et dans celle de sa famille.


En 1939, c’est la guerre puis l’exode de l’été 1940. La famille se réfugie dans les Landes, et revient en octobre pour découvrir l’horreur de Paris défiguré par les croix gammées.
En août 1941, c’est la rafle du 11ème. Il s’agit d’arrêter des hommes juifs. A 6 h du matin, la police française vient chercher Szlama Filcman et l’interne à Drancy. Un ami prévient André Patrolin qui était dans la Résistance et avait connu Szlama précédemment. André se démène pour faire sortir Monsieur Filcman de Drancy.
Finalement, celui-ci est relâché, avec quelques autres prisonniers malades, en novembre 1941.
Il avait perdu 30 kg en 3 mois.


André Patrolin prend alors totalement en charge la sécurité de Szlama Filcman.
Il juge que Paris est devenu trop dangereux et qu’il faut le faire passer en zone sud.
Il organise son départ avec Raymond Ragache, résistant qui assure les passages de la ligne de démarcation, lui procure de faux-papiers, et prévoit sa fuite vers la Suisse en cas de danger.
Szlama atteindra Chambéry dans un premier temps, puis se réfugiera dans la montagne.
Avant de partir, il a remis, avec une totale confiance, la gestion de son usine de chaussures à André Patrolin, ce qui lui permettra de la retrouver intacte à son retour. De plus, André fait également passer la ligne de démarcation à l’associé qui le lui a demandé.

Inlassablement, André Patrolin se dévoue pour la famille Filcman. Il refuse que Perla et sa fille Fanny portent l’étoile jaune, et leur fait quitter le logement de la rue du Chemin-Vert, pour les installer dans une propriété à Villennes S/Seine (dans les Yvelines). Cette initiative leur sauvera la vie, car entre-temps, les Allemands sont venus à leur domicile officiel et y ont posé des scellés.

En face des Filcman, vivait la famille Meyer.
Le père est arrêté et interné lors de la rafle du 11ème. La mère et ses deux enfants sont en grand danger. Que fait alors André Patrolin ? Il leur donne de l’argent et leur conseille un passage à Langon (Loir et Cher), leur indiquant un passeur digne de confiance pour les aider.
Le nombre de personnes sauvées par André Patrolin est finalement très impressionnant : prisonniers évadés, familles juives, résistants. Si bien que ce personnage hors du commun finit par être dénoncé. La Gestapo vient le chercher à l’usine, où heureusement, il ne se trouvait pas.
A partir de ce moment, il faut prendre d’autres dispositions. Fanny et sa mère sont cachées dans une pension de famille.

André est obligé de retourner dans le Sud. Là, il rend visite au père de Fanny et en profite pour lui demander la main de sa fille.
Szlama Filcman qui a toujours souhaité un fils tel qu’André Patrolin, ne peut qu’être heureux de ce projet. C’est un rayon de soleil dans la nuit de l’occupation.
Intrépide, André poursuit son action de sauveur et de résistant. En avril 1943, il fait déménager Fanny et sa mère dans le Cher, où elles resteront jusqu’à la Libération.
Averti que les SS, coupables du massacre d’Oradour S/Glane, se dirigeaient vers son village, il parvient, avec l’aide du Curé à lui éviter un sort funeste.

Un train allemand bourré d’armes se dirige du Cher vers Belfort, André et d’autres résistants trouvent le moyen de saboter ce convoi qui sera entièrement détruit.
La liste de ses exploits est encore longue et ne peut que susciter notre admiration pour cet homme extraordinaire.

Paris est libéré le 25 août 1944, mais dans le Cher, la fin de la guerre survient le 16 septembre. Fanny et sa mère retournent à Paris, et retrouvent Szlama Filcman. L’appartement est vide, mais durant les années sombres, André a veillé sur leurs affaires qu’ils ont retrouvé intactes.
Le reste de la famille Filcman a été décimé et il n’y a plus personne du côté de la mère de Fanny. Du côté du père, juste un neveu avec sa femme et son fils.
Il est certain que sans l’humanité et l’abnégation d’André Patrolin, les Filcman risquaient de subir le même sort.
Cette histoire connaîtra un heureux dénouement, car Fanny et André se marieront en 1946."


André Patrolin, grand résistant et Juste parmi les Nations (Arch. fam. DR).
La cérémonie du 12 février a été décrite sur les pages à 107 à 109 de ce blog. Ellre avait été organisée par deux Déléguées du Comité français pour Yad Vashem : Madeleine Peltin-Meyer et Viviane Saül. Que cette dernière trouve ici l'expression de notre reconnaissance pour tous les documents confiés au blog.

vendredi 13 février 2009

P. 109. Juifs de Turquie et Justes de France


Mairie du 11r Arrondissement (Photo : V. Saül, DR).

Comment au milieu des tourments de la Shoah
se sont croisés les destins
des familles Hatem et Houdusse...

Ce blog l'illustre depuis les premières pages. Chaque histoire authentique de Justes parmi les Nations et donc de Juifs persécutés mais sauvés, est unique, extra-ordinaire au sens le plus aigu. De l'individuel, chacune de ces histoires s'intégre dans ce drame absolu et collectif que fut la Shoah mais tout sauvetage est un espace concret au milieu du judéocide acharné. Dans leur immense modestie, les Justes ont saboté les mécanismes les plus sophistiqués du nazisme et de la "solution finale" que ce nazisme réservait et appliquait à ce qu'il qualifiait de "question juive"...

Parmi les 6 Justes honorés ce 12 février à la Mairie du 11e Arrondissement, Julien et Laure Houdusse ne font pas exception. Leur aide aussi désintéressée que courageuse à des Juifs de Turquie se devait d'être saluée avec respect et reconnaissance.

Lors de la cérémonie, fut rendue publique cette synthèse éclairante :

- "Julien et Laure Houdusse étaient concierges au 27, rue de Longchamp – Paris 16ème, où ils vivaient avec leur fille Edith, née en 1922.
En 1937, deux familles de juifs turcs viennent habiter l’immeuble :

- Michel et Elise Hatem, sans enfants,
- Oscar et Sol Hatem, parents de Nelly, née en 1922, et de Rose, née en 1930.
Edith Houdusse et Nelly Hatem fréquentent la même école et deviennent amies.
Le temps passe, Edith est fiancée, mais en 1940, elle apprend avec douleur que son fiancé est fait prisonnier.

En 1943, dans la France occupée, Nelly et Edith commencent à travailler. Rose, la jeune sœur de Nelly, est encore écolière. A son retour de l’école, elle se rend chez la gardienne, Madame Houdusse, où elle est accueillie comme une enfant de la maison en attendant le retour de ses parents.

La famille Hatem vit dans la crainte des lois anti-juives. Le 16 juillet 1943, Michel Hatem est raflé Bd Bonne Nouvelle et retenu au commissariat du quartier. Ses proches, affolés, cherchent un moyen de lui faire parvenir quelques vivres et une couverture. C’est Edith Houdusse qui se rend au commissariat pour lui apporter le nécessaire. Le lendemain matin, c’est encore elle qui vient aux nouvelles chez les Hatem. Là, elle se heurte à deux policiers venus arrêter toute la famille et qui la menacent à son tour. Impuissante, elle assiste à l’arrestation de ses amis.


Il ne lui reste plus qu’à avertir Nelly à sa sortie du bureau de ne plus rentrer chez elle. Elle l’emmène alors chez ses parents, Julien et Laure Houdusse, qui l’accueillent généreusement et la prennent en charge. De plus, Edith et son père prennent le risque de se rendre au commissariat pour porter des vivres aux prisonniers qui seront bientôt transférés à Drancy.
Là encore, la chaîne de solidarité ne faiblit pas. Les Houdusse, aidés de Madame Bauer, une relation des Hatem, parviennent à plusieurs reprises à faire remettre quelques colis aux internés, et même à les apercevoir. Ceci dans une période où le ravitaillement était plus que problématique.
Désormais, Nelly ne peut plus rentrer chez elle. L’appartement est sous scellés et elle n’a que les vêtements qu’elle portait sur elle. C’est Madame Bauer qui se chargera de lui procurer le nécessaire.
Sur les conseils d’un commissaire de Police, Nelly va alterner ses lieux de résidence, étant souvent hébergée chez les Houdusse, dont la générosité ne se dément pas.

En février 1944, les Hatem, internés à Drancy, sont transférés à Istanbul en tant que prisonniers et après bien des démarches. Ceci en fonction d’un statut particulier des ressortissants turcs à cette époque. Ils y resteront jusqu’à la Libération.
Bien heureusement, la famille au complet a pu se regrouper à Paris après la guerre et témoigner sa reconnaissance à des personnes au grand cœur qui se sont dévouées sans compter, au risque de leur vie. Julien et Laure Houdusse, ainsi que leur fille Edith Houdusse-Corguillet."

Laure Houdusse, Juste parmi les Nations (Photo : Arch. DR).

Cette cérémonie fut rehaussée de la présence du Député-Maire du 11e Arrondissement, Patrick Bloche
et du responsable du Département des Justes au Comité Français pour Yad Vashem, Louis Gobart.

Les Médailles et Diplômes de Justes ont été remis à Pierre Nicolini et aux ayants-droits des autres Justes par Daniel Saada, Conseiller auprès de l'Ambassade d'Israël en France.

Déléguées du Comité Français, Madeleine Peltin-Meyer et Viviane Saül étaient responsables de cette cérémonie. Que cette dernière soit encore remerciée pour les documents publiés sur cette page.

mercredi 11 février 2009

P. 108. Histoire du sauvetage de la petite Florette Brand par les Batisse

Mairie du 11e, Place L. Blum (Photo : V. Saül, DR).

Ce 12 février, six nouveaux Justes parmi les Nations sont honorés à la Mairie du 11e Arrondissement de Paris.
Au nombre d'entre eux : Alphonsine et Pierre Batisse.

Après la synthèse des motifs exceptionnels pour lesquels Pierre Nicolini vient d'être reconnu Juste (lire P. 107), voici les raisons liées à l'histoire de la Shoah en France et pour lesquelles le couple formé par Alphonsine et Pierre Batisse reçoit lui aussi, mais à titre posthume, Médailles et Diplômes.

- "Nous sommes en 1924. Jacob Brand, né en 1903 à Varsovie quitte la Pologne pour Paris. Il trouve un petit logement Impasse Volga, dans le 20 ème et un emploi de garçon de restaurant rue des Rosiers.
En 1925, il fait venir sa mère, son épouse Chava, née à Varsovie en 1902 et leur fils Michel, né le 29 mai 1925 à Varsovie.
La famille va s’enrichir de trois autres enfants :

- Léon, né en 1927,
- - Henri en 1932,
et Florette en 1937.
Durant une période faste, Jacob Brand a repris le restaurant de son patron, au 6, rue des Rosiers. Malheureusement, en 1935 la situation se dégrade et Jacob se convertit en marchand forain.
La famille Brand est contrainte de déménager au 1, rue Félix Terrier, puis dans un HLM de trois pièces, rue Eugène Ruiz, toujours dans le 20 ème.
Juste en face, vivent Alphonsine et Pierre Batisse avec leurs cinq filles.
Les deux familles s’apprécient énormément, si bien que parents et enfants se lient d’amitié.

Survient la guerre, la capitulation de la France et l’occupation allemande avec son cortège de lois anti-juives.
Un évènement dramatique survenu dans la famille, l’exécution de leur beau-frère Moishé Burstyn, communiste, en décembre 1941, incite Jacob à gagner la zone libre avec ses fils, qui ont dû quitter l’école.
Il est prévu que son épouse Chava et la petite Florette, 5 ans, les rejoindront au plus vite. Elles partent donc en juin 1942 pour franchir la ligne de démarcation en Saône et Loire avec l’aide d’un passeur. Mais celui-ci les dénonce, et toutes les personnes qui lui avaient fait confiance sont arrêtées et transférées au pavillon psychiatrique de l’Hôpital d’Autun. Ce lieu avait été transformé en prison pour femmes et enfants juifs.
Les prisonnières sont enfermées et maltraitées par les Allemands. La petite Florette, tombée gravement malade est hospitalisée à l’hôpital d’Autun tenu par des sœurs à cornette. Chava n’a qu’un but, sauver sa petite fille. Elle y parvient grâce à l’aide d’une des sœurs. Celle-ci se charge d’écrire à Jacob à Limoges, qui contactera les Batisse afin de leur confier l’enfant. Puis, faisant preuve d’un dévouement exemplaire, elle l’accompagne elle-même à Paris où les Batisse attendent leur petite protégée sur le quai de la gare.

Pierre Batisse (DR).

Ironie du sort, les Batisse demeurent désormais dans un pavillon à Drancy, tout près du camp où Chava est internée. Elle souhaiterait apercevoir ses amis et son enfant, mais son vœu ne se réalise pas et elle est déportée sans retour par le convoi 35.
Durant plus de trois ans, Florette sera protégée et choyée par la famille Batisse, traitée comme leur sixième fille par ces personnes au grand cœur qui mettaient en péril toute leur famille.
Elle est scolarisée sous son vrai nom avec la complicité de la directrice, Madame Walembois, dont le mari est résistant. De plus, tout le voisinage connaissait la situation mais la solidarité était le maître mot de l'époque et sa sécurité fut assurée.


A cette époque, Jacob Brand et ses fils avaient quitté Limoges pour Grenoble qui paraissait plus sûr. L’aîné des garçons Michel Brand, a rejoint la Résistance dans les rangs des FTP (Francs-tireurs et Partisans).
Malgré les restrictions, Jacob parvenait à trouver un peu de ravitaillement dans la région et expédiait des colis alimentaires qui étaient les bienvenus à Drancy. En 1943, Madame Batisse prenant d’énormes risques, accompagne Florette dans l’Isère pour qu'elle rencontre son père et ses frères. La présence des Allemands dans le train rend ce voyage périlleux, mais tout se passe bien, grâce au sang-froid de notre héroïne.


Alphonsine Batisse (DR).

La guerre finie, Jacob Brand retrouve sa fille en 1945, Florette est déchirée de quitter ses bienfaiteurs et elle gardera une affection intacte pour ceux qui l’ont traitée avec tant de bonté et l’ont protégée jusqu’à la Libération.
Monsieur Brand témoignera sa reconnaissance à ces personnes exemplaires en aidant Monsieur Batisse dans son parcours professionnel et son métier de comptable.
L’amitié ne se démentira jamais entre les deux familles."

En présence du Maire du 11e Arrondissement, Patrick Bloche
et du Responsable du Département des Justes du Comité Français pour Yad Vashem, Louis Grobart,

cette cérémonie se déroulera dans la Salle des Fêtes de la Mairie ce 12 février à 17h30

elle a été organisée par Madeleine Peltin-Meyer et par Viviane Saül, Déléguées du Comité (que cette dernière soit remerciée pour les documents publiés sur cette page).

mardi 4 novembre 2008

P. 79. Charlotte Olinger, Juste parmi les Nations

Souvenirs de Gilles Saül
orphelin de parents déportés à Auschwitz
et enfant caché par Charlotte Olinger

Le 12 novembre, dix nouveaux Justes parmi les Nations seront publiquement honorés à la Mairie de Paris. Au nombre de ces Français qui, au risque de leur vie, ont sauvé celles de juifs persécutés :
Charlotte Olinger.

Gilles Saül a accepté d'expliquer, pour ce blog, comment la Shoah l'a privé de ses parents mais aussi pourquoi il a intensément souhaité que Charlotte Olinger puisse porter le titre amplement mérité de Juste parmi les Nations.

Isaac Saül (Photo : arch. fam. G. Saül).

20 août 1941 (1) :

- "Vers 8h du matin, mon père, Isaac Saül (2) est prêt à se rendre au magasin. Il porte déjà son chapeau sur la tête. On sonne. Deux inspecteurs français en civil et un Allemand en uniforme !
Mon père va être enfermé à Drancy, le camp venant tout juste d'être ouvert. Quelques temps après, il est transféré à Compiègne.

Nous vivions alors toute la famille boulevard de Belleville : Isaac, mon père, Sarah Frandjy (3), ma mère, les trois garçons, Gilles, Albert et Henri, ainsi que notre grand-mère paternelle qui se prénommait elle aussi Sarah. Sitôt après cette arrestation inattendue, ma mère et ma grand-mère décident de se séparer par mesure de sécurité."

La Grand-Mère Sarah (Photo : arch. fam.).

- "S'abritant dans une chambre à Menilmontant, ma grand-mère retrouve néanmoins sa belle-fille pour tenter de prendre des nouvelles de mon père à Drancy. Celui-ci était alors apatride, mais d'origine turque. En fait, dans les années 20, il avait abandonné, avec ses deux frères, la Turquie dans laquelle venait de triompher la révolution d'Atatürk. Avec pour conséquence, pour les Juifs, de devoir accomplir un service militaire qui leur avait été épargné jusque-là.
Mon père avait alors gagné la France. Il travaillait dans le Sentier, rue du Caire, à Paris où se détachait une enseigne au nom de la famille Saül.


Ma grand-mère Sarah, qui avait une force de caractère remarquable, n'hésite pas à demander à être reçue par l'ambassadeur de Turquie à Paris. Elle lui prouve, certificat à l'appui, que son mari est mort en 1917 sous l'uniforme turc, celui d'une armée qui était alors alliée des Allemands. Et à force de persuasion, elle décroche un certificat par lequel mon père est déclaré de nationalité turque... Donc doit être libéré.
Hélas, quand ma grand-mère se précipite à Drancy, mon père a déjà été embarqué dans le convoi n°1 du 27 mars 1942." (4)

8 juillet 1944 (5) :

- "Ma mère et ses trois fils passent à travers les grandes rafles suivantes (je suis né en 1935, Albert en 1938 et Henri en 1940).
Néanmoins, je me souviens qu'au printemps 1942, Albert et moi, avions été cachés dans une institution religieuse de la périphérie de Paris. Puis à Vernonnais dans l’Eure où j'étais fasciné par le poste à galène des personnes qui nous hébergeaient.
Comme les dangers semblaient être écartés, nous sommes revenus près de ma mère."

Les trois frères Saül, de g. à dr. : Albert, Henri et Gilles (Photo : arch. fam.).

- "Ma grand-mère Sarah, qui avait une connaissance à la Préfecture de Police de Paris, nous prévint la veille du 8 juillet 1944 de ne surtout pas ouvrir la porte en cas de visite et de rester totalement silencieux, car des arrestations étaient prévues.
Le 8 juillet à 8h du matin, la sonnette retentit. Ma mère ne pense pas que c’est la Police. Par contre elle attend l'encaisseur du gaz et de l'électricité et n'a pas envie que ceux-ci nous soient coupés.
Quand elle ouvre, deux inspecteurs de police attendent devant la porte. Ils viennent pour nous arrêter tous les quatre.
Alors, je n'oublierai jamais.
Ma mère s'est jetée à leurs pieds. Elle les a suppliés de ne pas emmener ses enfants.
Ils ont demandé chez qui elle allait nous laisser ? Ma mère leur a répondu qu'une voisine pouvait s'occuper de nous.
Ma mère a été déportée pour Auschwitz par le dernier convoi parti de Drancy" (6).

Sarah Saül-Frandjy (Photo : arch. fam.).

Charlotte Olinger :

- "Ma mère emmenée par les policiers français, la voisine prévient aussitôt ma grand-mère. Sans tarder, elle fait appel à son fils David, le frère cadet de mon père.
Celui-ci possède de faux papiers d'aryen et bénéficie même d'un ausweiss. Il nous emmène sans tarder, Albert et moi, vers La Ferté sous Jouarre (Seine et Marne) où il est certain de pouvoir nous mettre à l'abri dans une ferme.
Voilà pour la théorie. car concrètement, notre train se trouve pris dans un bombardement anglais. Les voies sont coupées. Impossible d'aller plus loin.
Nous continuons à pied par la première route venue. Il nous laisse sous un arbre, et nous demande de l'attendre. Il va revenir rapidement...

Quand il est de retour, il nous dit qu’il a trouvé dans le village de Luzancy (Seine et Marne) une dame qui va nous garder.
Déjà veuve avant guerre, Madame Olinger, va nous gâter, et nous choyer. Elle savait pertinemment que nous étions Juifs !"

Charlotte Olinger (Photo: arch. fam.)

- "C'était une grande Dame ! Elle nous a sauvé la vie, à nous petits orphelins...
Ma volonté de la voir reconnaître comme Juste parmi les Nations aboutit enfin à l’Hôtel de Ville de Paris ce 12 novembre 2008. Madame Olinger est décédée sans descendance et sans ayants droit. Des propriétaires actuels de sa maison, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils sont insensibles si pas hostiles à l'histoire de notre sauvetage par cette magnifique Juste parmi les Nations." (7)

Les suites de la cérémonie du 12 novembre, dans La Voix du Nord et sous la signature de M-Claude Guillemet:

- "Mme Olinger a toujours eu le souci de les aider, jusqu'en 1973, année de son décès. « J'ai le souvenir d'une femme qui nous a donné les attentions d'une mère. Elle a réussi à nous persuader que nous étions en vacances ! Nous lui sommes reconnaissants à tout jamais de nous avoir sauvé la vie », a avoué l'aîné des frères.

Sans descendance, et à la demande des frères Saül, la médaille des Justes parmi les Nations a été remise au musée d'Ercan (8). Viviane Saül, la femme de Gilles-Michel, bénévole pour Yad Vashem, connait de longue date Jack Thorpe, président du musée d'Ercan, et son acharnement à accomplir le travail de mémoire. « Une avenue d'Erquinghem-Lys porte le nom d'Anne-Frank et deux de ses Justes, l'abbé Vancourre et sa cousine Raymonde Lombart, y ont été honorés », a-t-elle ajouté, tandis que Jack Thorpe, dont on sait qu'il installera la médaille en bonne place, remerciait non sans émotion : « Le musée reçoit ici une distinction suprême »." (VdN 14 novembre 2008)

Notes :

(1) 3022 arrestations pour le seul 20 août 1941. Une précision encore : mon père avait été engagé volontaire lors de la déclaration de la guerre.

(2) Isaac Saül, né en 1906 à Smyrne, Turquie.

(3) Sarah Frandjy, née en 1912 à Salonique, Grèce. Mariée à Paris avec Isaac Saül (le 10 novembre 1928).

(4) Convoi n° 1 : 1146 déportés, 23 rescapés en 1945.

(5) Sur le registre de Drancy au 8 juillet 1944 : 12 entrées suite à des arrestations par la Préfecture de Police.

(6) Convoi n° 77 du 31 juillet 1944 : 1.300 déportés, 214 survivants en 1945.

(7) Souvenirs recueillis le 26 octobre 2008.

(8) Une future page de ce blog sera consacrée à ce Musée.

Remerciements à Gilles ainsi qu'à Viviane Saül pour cette page du blog (témoignage et illustrations).