jeudi 4 juin 2009

P. 146. A eux seuls, les époux Baccary et leur fille ont sauvé 10 enfants.

Clémence et André Baccary, Justes parmi les Nations (Arch. Nicole Ballais, leur petite-fille / DR).

"Nous enfants cachés...
n'oublions ni la mort des enfants juifs,
ni la souffrance que nous avons vécue,
mais nous gardons à jamais en mémoire
le bien qui nous été prodigué
par des femmes et des hommes
tels que les époux Baccary."
AMEJD 10e

Le 26 mai 2009, a été inaugurée cette plaque destinée au hall d'entrée de l'Ecole de la rue Martel (10e Arrondissement) :

"Monsieur l'instituteur, les enfants juifs ne vous oublieront jamais" (Photo : Arch. Nicole Ballais / DR).

L'Association pour la mémoire des enfants juifs déportés du 10e Arrondissement a porté l'initiative de cette plaque :

- "Mr André Baccary a été instituteur à l'Ecole de la rue Martel, dans le 10e Arrondissement, de 1933 à 1947. Mobilisé pendant la Guerre de 14-18, son courage lui a valu la Croix de Guerre.

En 1936, pour permettre à des enfants de la capitale de partir parfois au grand air, il a créé, à Montigny-le-Gannelon, sa commune d'origine, une colonie de vacances.
Au cours de la 2de Guerre mondiale, avec sa femme, il a utilisé cette "colonie de vacances" pour cacher 10 élèves juifs de l'Ecole de la rue Martel.

Pour cette action, et à la demande de 7 survivants des enfants qu'il a cachés, la médaille de Juste parmi les Nations lui a été attribuée à titre posthume (1) le 16 novembre 2008, et remise à sa fille (2).
En son honneur, l'Association pour la mémoire des enfants juifs déportés du 10e Arrondissement, a obtenu qu'une plaque soit apposée dans le hall d'entrée de cette Ecole.

Nous, enfants cachés, survivants de la Shoah, n'oublions ni la mort des enfants juifs, ni la souffrance que nous avons vécue, mais nous gardons à jamais en mémoire le bien qui nous a été prodigué par des femmes et des hommes tels que les époux Baccary."

Discours de Bruno Baccary devant le Président de l'Association pour la mémoire des enfants juifs déportés du 10e Ar.-AMEJD (Photo : Arch. Nicole Ballais / DR).

Le 8 mai 2009, une autre plaque avait été dévoilée à Montigny-le-Gannelon pour y perpétuer cette "colonie de vacances" qui, en vérité, camoufla le sauvetage (lucide et courageux) de 10 gosses persécutés parce que juifs :

- "A la mémoire de la famille d'André BACCARY.

Au numéro 11 de cette rue, fut créée en 1935, à l'initiative d'André BACCARY, instituteur
socialiste, une colonie de vacances réservée aux élèves de l'école MARTEL
du Xème arrondissement de Paris.
A l'école, l'instituteur est connu pour son dévouement et sa droiture.
Sous l'occupation allemande, il organise la protection des enfants Juifs."

(Photo : Arch. Nicole Ballais / DR).

- "Début 1943, aidé de sa femme Clémence et de leur fille Yvonne, André BACCARY cache
ici 10 enfants Juifs.
Henri BRONES - Pierre CANETTI - Roger FRIEDMANN
Albert, Henri et Renée OSYNSKY - Henri PECHTER
Edith, Renée et Roger ZAVARO.
Ils reçurent l'aide de l'institutrice et secrétaire de Mairie de Montigny, Mme VERON.
Grâce au respect dont jouissait André BACCARY dans le village, aucune dénonciation
n'eut lieu et tous les enfants furent sauvés.
Pour ces actes au péril de leur vie, André et Clémence, à titre posthume, et
Yvonne Baccary reçurent le Dimanche 16 novembre 2008,
la médaille des Justes parmi les Nations."

A Montigny-le-Gannelon, ils échappèrent à la Shoah (Photo : Arch. Nicole Ballais).

Le même jour, la Légion d'Honneur a été remise officiellement à Yvonne Baccary en sa qualité de Juste parmi les Nations.
Le discours complet prononcé alors par Mme Margot Thieux est consultable sur la page 138 de ce blog. Cet extrait le résume :

- "Avec Clémence votre Maman, André-Alexandre votre Papa, votre parenté, vous avez Madame Yvonne Guillaume Baccary, sauvé des vies de la déportation, de l’extermination quasi-certaine par une politique officielle s’alignant sur les exigences de l’autorité d’occupation. La propagande de l’appareil d’épouvante nazi n’a pas anesthésié les initiatives de tolérance contraires à cette politique de nouvelles lois raciales. Ceux qui ont choisi de ne pas obéir à la législation imposée de ces années de tourmente ont gardé leur équilibre humain et social en protégeant les pourchassés sans recherche d'avantages d'ordre matériel ou autre, aux heures de terreur les plus inquiétantes de l’histoire récente. Madame Yvonne Guillaume Baccary votre vie personnelle et professionnelle, celles de vos chers parents, de feu votre mari, incarnent les valeurs qui fondent la Nation et la République."

De g. à dr. : Yvonne Baccary et Margot Thieux (Photo : Arch. Nicole Ballais).

NOTES :

(1) Lire les pages 86 et 138 et de ce blog.
(2) Non seulement André Baccary a-t-il été reconnu comme Juste parmi les Nations mais également son épouse Clémence et leur fille Yvonne.
(3) Nos remerciements à Nicole Ballais qui a permis d'illustrer la présente page.

mardi 2 juin 2009

P. 145. Fragments de la vie de Germaine Tillion

"La fidélité à une certaine idée de l'humanité"...

Germaine Tillion, «Fragments de vie»,
textes rassemblés et présentés par Tzvetan Todorov,
Seuil, 2009, 392 p.

4e de couverture :

- "Décédée en avril 2008 à l'âge de cent ans, Germaine Tillion a connu un destin exceptionnel. Ethnologue et historienne, elle est l'une des premières résistantes en France, avant d'être déportée à Ravensbrück. Pendant la guerre d'Algérie, elle se bat pour empêcher l'horreur qui s'installe dans les deux pays qui lui sont chers : l'un a été son terrain de recherches, l'autre est sa patrie bien-aimée.Au retour du camp, Germaine Tillion avait compris que les résultats des sciences humaines dépendent étroitement de la personnalité de celui qui les pratique. Elle avait donc conçu le projet de raconter son apprentissage scientifique en évoquant les grands événements de sa vie.

Tzvetan Todorov a essayé de reconstituer ce travail inachevé. Composé aux deux tiers de textes inédits, puisés dans les archives récemment classées, l'ensemble s'articule en cinq grandes séquences :
- Ethnologue en Algérie,
- Résistance et prison,
- Déportation,
- Après le camp,
- La guerre d'Algérie.
Récit continu d'une vie intense, le livre révèle à la fois un écrivain de premier plan et un penseur original."

Germaine Tillion :

- "Certes, j'avais senti d'instinct les pudeurs qui entourent tous les rites de la nourriture dans ces pays où la famine est chronique [...] mais je ne les ai vraiment comprises que lorsque, dans l'aube glaciale, j'ai vu des fantômes chancelants se détourner, tous, d'un seul mouvement, pour ne pas rencontrer le regard d'un autre fantôme qui - brusquement isolé des autres - grignotait dans les ténèbres tandis que, dans le silence devenu total, on n'entendait plus que le bruit énorme des dents grinçant sur quelque chose, de la salive mouillant quelque chose, des lèvres suçant quelque chose, et de la glotte se tendant et se détendant pour avaler quelque chose."



A Ravensbrück aujourd'hui (DR).

Solenn de Royer :

- "Germaine Tillion n’est plus – elle est morte le 19 avril 2008, à l’âge de 100 ans – mais sa vie, qui recouvre le XXe siècle, restera un exemple de lucidité et de courage, d’humour et d’intelligence, d’humanité. Deux ans avant sa mort, l’ethnologue et ancienne résistante a décidé de léguer l’ensemble de ses archives à une association (1), avec pour seule recommandation que celles-ci, parce qu’elles forment un « tout », précisait-elle, ne soient pas dispersées, mais « reliées par le même fil rouge de fidélité à une certaine idée de l’humanité ».
Le président de l’Association Germaine-Tillion, l’intellectuel d’origine bulgare Tzvetan Todorov, s’est plongé dans ces archives, entreposées depuis l’an dernier à la Bibliothèque nationale de France. Il termine « ébloui par la qualité intrinsèque, humaine et littéraire » des pages laissées par cette femme hors du commun, « d’autant plus imposante (et attachante), écrit-il, qu’elle était la simplicité même ». Tzvetan Todorov décide qu’il ne peut garder ces « trésors » pour lui et entreprend d’en assembler certains fragments – les deux tiers sont inédits – pour publication. Un travail que Germaine Tillion, qui avait compris que les résultats des sciences humaines dépendent étroitement de la personnalité de celui qui les pratique, avait elle-même commencé, sans le terminer.
(1) http://www.germaine-tillion.org/association
(La Croix, 28 mai).


"Une opérette à Ravensbrück" écrite au camp par Germaine Tillion (DR).

Antoine Audouard :

- "L'autre miracle de ces «Fragments», c'est tout simplement leur écriture. C'est une chose de dire que Tillion était une femme bien et une ethnologue exigeante et audacieuse; c'en est une autre de voir comment, portée par la souffrance et la compassion, elle a pu «écarter avec peine la pierraille brûlante du passé proche» pour écrire ses plus belles pages «face à l'extrême». Témoin toujours, certes, qui sait mobiliser toutes les ressources de son intelligence et de son expérience pour ne pas se contenter de documenter le malheur des autres, et se trouve capable de ressentir «les grandes vagues sombres d'aveugle fureur qui se gonflent silencieusement dans leur nuit». Qu'il s'agisse de l'évocation de sa vie dans les Aurès, du récit de sa course contre la montre- finalement vaine - pour sauver de l'exécution deux résistants, de son incroyable lettre au tribunal allemand, de ses récits de la déportation, on est ébloui et touché par cette plume qui sait se glisser jusque dans les sensations primaires et les restituer avec une puissance évocatrice, dans une langue juste et fermée à la sentimentalité.
(Nouvel Observateur, 21 mai 2009).

mercredi 27 mai 2009

P. 144. Souvenirs de Roger Farhi, enfant caché.

Un témoignage qui a permis
la reconnaissance comme Justes des Nations
de Marie et Pierre Bellocq, instituteurs à Nay.

Ce blog devient interactif et comment ne pas s'en réjouir. Textes et documents proposés spontanément, se succèdent qui en enrichissent les pages. Celle-ci porte les souvenirs (du moins une synthèse, eu égard au format du blog) signés par Roger Farhi. Seuls les titres ne sont pas de sa main.

Deux âges de sa vie. Portraits de Roger Farhi (Arch. fam. / DR).

Roger Farhi :

- "Mes parents décidèrent de quitter Paris vers la fin de l’année 1941 pour tenter de passer en zone libre, ils avaient peur des rafles.
L’un de mes oncles, l'oncle Isaac Saul avait été emmené au camp de Drancy (d’où il serait déporté vers Auschwitz). On avait peu de nouvelles des gens parqués et entassés à Drancy, mais chacun l’évoquait avec frayeur. Nous connaissions les conditions de voyage dans les trains à bestiaux vers des destinations inconnues.
Qu’allions-nous devenir ?
Dès 1940, mon père avait préparé dans notre appartement de la Cité Trévise une cache dans le canapé-lit du salon au cas où les Allemands ou, plus précisément la Police Française, viendraient le chercher, à chaque fois que l'on frappait à la porte c'était la panique, mon père s'engouffrait dans le divan, puis ma mère allait ouvrir en tremblant.
La sensation ou plutôt la réalité du danger était évidente pour nous, “être emprisonné parce que juif!” ne pouvait nous paraître comme admissible ou normal comme bien d’autres l’admettaient avec indifférence.
Il fallait fuir. Je venais d’avoir 7 ans.
C’est ainsi que mes parents se dirigèrent naturellement vers les Basses Pyrénées et la région de Pau où déjà nombre de familles issues des communautés originaires de Turquie (Istanbul ou Izmir principalement) ou de Grèce (Salonique particulièrement) habitaient ou étaient déjà réfugiées.
Les Pyrénées étaient le passage possible vers l’Espagne. En tant que Séfarades ils avaient l’avantage de parler couramment le Djudezmo, leur langue maternelle, langue imagée issue de l’Espagnol du XVème siècle.

Mon père quitta la capitale en vélo en compagnie de l'un de ses cousins, qui lui, volerait un vélo pour pouvoir se sauver! Jusqu'à son décès en 1995, ma mère évoquerait en rougissant, cette scène de vol avec des sentiments mêlés de honte et de fierté.
- "Tu te rends compte, me disait-elle, un vol de vélo était puni de mort à cette époque."
Ma mère, mon frère et moi-même partirions en voiture avec un ami de la famille qui nous déposerait à Dax, poste frontière pour la zone libre, route vers l'Espagne.
Je me souviens de ce voyage, comme si c’était hier. Depuis Paris, ma mère savait qu’il fallait se rendre dans l’un des cafés de la ville pour trouver un passeur. Je n’ai pas eu conscience, ni souvenir de la tractation, mais l’affaire fût rapidement conclue et rendez-vous pris pour le soir même.
Le soir venu, nous nous retrouvâmes dans une ferme, il y avait là autour de nous, dix à quinze personnes, des hommes, des femmes, mon frère et moi-même étions les deux seuls enfants.
Dans cette grande pièce tous étaient assez silencieux et inquiets, personne ne quittait son manteau, assis autour de la grande table de ferme on nous servit de la soupe.
Il faisait déjà bien sombre, la nuit tombée le passeur indiqua au groupe qu’il était temps d’y aller. Les gens étaient emmitouflés la plupart avaient une petite valise, nous ne pouvions être chargés de bagages qui seraient acheminés autrement.
L’homme portait un béret, nous le suivions à la queue leu-leu sur un sentier, la nuit était assez claire, nous traversions des champs, il ouvrait des barrières et les refermait derrière nous.
Le ciel était clair, brusquement notre guide s'arrêta : “Vous voyez le chemin au bout du champ, ils passent par là pour faire leur ronde.” Il ne précisa pas si c’était les Allemands ou les gendarmes.
Il se tut quelques instants.
- “C’est bon, on peut y aller.”
Nous reprîmes notre route, ma mère marchait juste derrière lui, tenant par la main ses deux enfants.
Tout à coup, il s'arrête à nouveau. “Qu’est-ce que c’est que ce bruit?” dit-il en colère, en se retournant.
C'était ma boite de pastilles Valda contenant mes économies, quelques pièces de monnaie qui tintaient dans la nuit. Ma mère toujours tremblante me prit la boite, le passeur la mit au fond de sa poche. “Je te la rendrai tout à l’heure après notre promenade”, me dit-il en bougonnant.
Nous continuâmes en silence et nous retrouvâmes sans encombre dans une autre ferme où avec mon frère nous dormirions jusqu'au petit matin. Les adultes devaient parcourir encore une dizaine de kilomètres avant d'être définitivement en zone libre.
Avec Henri qui avait cinq ans, nous passerions la ligne de démarcation dans la charrette d'un paysan tirée par un cheval, cachés au milieu d'énormes bidons de lait. Je revois encore cette petite route de campagne, de loin j’apercevais une petite guérite sur le bord du chemin et la barrière déjà levée. Le fermier ne ralentit pas son allure, il fit juste un signe au gendarme qui ne bougea pas.
Nous étions passés et retrouverions notre mère un peu plus tard.

Nous nous rendîmes à Pau, puis regagnâmes le village de Nay situé à une quinzaine de kilomètres plus au Sud, nous y résiderions jusqu'en juin 1944. Mon père nous rejoignit quelques jours plus tard et vécûmes dans ce village en compagnie de plusieurs familles originaires d’Izmir, d’Aïdin et d’Istambul, les Algazi, les Lévy, Maurice et Albert. Maurice Lévy, se ferait appeler Maurice Denailles après la guerre, en souvenir de son séjour à Nay.
Mes parents avaient loué un petit appartement au dessus de la boulangerie du village.
Le Service de la Main d’Oeuvre Étrangère obligeait tous les réfugiés étrangers juifs à travailler dans la région, c’était l’occasion d‘un contrôle permanent de ces réfugiés. Pour chaque déplacement hors de la commune de résidence un Congé était établi par la gendarmerie.
Mon père avait trouvé un travail chez un paysan (Monsieur Matocq Grabot Jean) pour lui qui avait toute sa vie été dans le commerce, le labeur aux champs n’était pas sa tasse de thé, ramasser les patates ne l’emballait pas du tout, pas plus que la récolte du maïs.
Le salaire était maigre, pourtant il était bien content d’avoir trouvé cette occupation, il nous disait, parlant de son patron : “Il en profite, il m’exploite au maximum”. Il n’avait pas le choix.


Bulletin de recherche au nom de Farhi Haïm Vitalis, le 18 octobre 1943 (Arch. fam. Roger Farhi, DR).

Dès notre arrivée, mon frère fut inscrit à l’école maternelle dirigée par madame Marie Bellocq, la directrice, et j’allais à l’école communale des garçons dont l’instituteur était Pierre Bellocq, son mari.
C’est toujours avec émotion que j’évoquerai l’attitude de Marie et Pierre Bellocq.
Pour ces personnes respecter et accueillir ces familles en fuite et en détresse était un devoir naturel d’humanité et leur attitude d’aide et de compréhension ne faisait l’objet d’une quelconque hésitation.
C’est avec une grande simplicité que Madame Marie Bellocq et son mari Pierre aidèrent notre famille sans penser aux risques courus.
- "Je ne pouvais supporter que des enfants de quelque couleur, race ou religion puissent souffrir",
me disait-elle après guerre.

Tous les Juifs de la région risquaient d’être à tout moment arrêtés et envoyés au camp de Gurs, antichambre de Drancy, puis des camps de la mort.
Mon père Vitalis Farhi fut arrêté une première fois en novembre 1941 pour être conduit au camp de Gurs dans lequel il fut incarcéré pendant deux mois, libéré le 15 janvier 1942.
La Turquie n’étant pas en guerre contre l’Allemagne, ses ressortissants étaient théoriquement protégés et ne pouvaient faire l’objet d’une arrestation. Mon père, né à Izmir, avait immigré vers la France en 1925, n’ayant pas effectué son service militaire en Turquie, il n’était plus reconnu par son pays et avait perdu toute nationalité. Il possédait un passeport Nancen, passeport réservé aux apatrides qui avaient perdu leur nationalité.
Par chance, il avait conservé un acte de naissance turc, c’est grâce à ce papier qu’il fut libéré, après deux mois de démarches incessantes auprès de l’administration préfectorale. Monsieur Pierre Bellocq ne ménagea pas sa peine pour intervenir auprès de l’administration préfectorale et permettre sa libération.
Mon père sera arrêté une nouvelle fois pour être conduit au Camp de Gurs le 27 février 1943 par la Gendarmerie de Nay, il y fera un séjour de quinze jours ou peut-être un mois en compagnie de son ami Albert Lévy, ils furent libérés, une fois de plus grâce à leur soi-disant nationalité turque! Encore une fois les démarches et les relations de Monsieur Pierre Bellocq servirent.

Un Bulletin de recherche par la Préfecture des Basses Pyrénées, Gendarmerie de Pau, est émis en date du 18 octobre 1943 mentionnant que mon père avait quitté clandestinement son employeur (voir fac-simile plus haut).
A compter de ce jour mon père ne dormirait plus dans son lit avec sa femme, il se tiendrait chaque nuit près de la fenêtre sur la rue afin d’entendre les gendarmes qui pourraient venir le chercher au lever du jour, prêt à s’engouffrer dans une cache préparée derrière un placard de l’appartement.
Dès qu’il revint du camp, conscients que ce subterfuge ne marcherait pas à tous les coups, nos parents voulurent mettre à l’abri leurs enfants.

C’est tout naturellement que Pierre et Marie Bellocq leur proposèrent d’abriter leurs enfants chez Monsieur Albert Labédays et Madame Sidonie Marie, parents de Madame Marie Bellocq.
En cas d’arrestation les enfants seraient épargnés.
Henri et moi-même serions accueillis par cette famille pendant toute l’année 1943 jusqu’au mois de juin 1944, nous dormions et mangions chez eux, chaque jour nous pouvions voir nos parents qui habitaient à quelques centaines de mètres de leur maison.
Le risque d’abriter des enfants juifs était réel, la zone libre n’existait plus, les Allemands étaient là, les arrestations dans la région étaient nombreuses.

Il faut savoir que Pierre Bellocq fut résistant dès 1942, il avait en charge le noyautage des administrations publiques dans la structure locale de “Combat” sur le village de Nay (Livre “Aux armes!” d’André Narritsens, Éditions de l’Institut CGT d’histoire sociale).
Madame Bellocq avec laquelle nous évoquions cette période nous confia qu’elle ne connut qu’après la guerre le rôle important joué par son mari dans la lutte résistante.

Si je dois rendre hommage à cette famille, je ne peux oublier l’attitude des gendarmes de Nay qui devaient arrêter 6 juifs un matin de printemps 1944.
La veille de l’arrestation, ils se rendirent au café du village pour boire un verre vers 19 heures, après les conversations d’usage avec le patron, ils laissèrent négligemment sur le comptoir la liste des personnes qui devaient être arrêtées le lendemain matin, six noms de juifs réfugiés.
Cette information fut vite transmise dans le village. Mon père et ses amis disparurent cette nuit-là et se dispersèrent dans la région. J'ai probablement eu le tort de ne pas demander plus de détails à mon père avant sa mort, sur la vie qu'il a pu mener durant cette période jusqu'à la libération.
Une fois de plus Pierre Bellocq portera assistance à mon père et ses amis recherchés pour trouver des abris chez des amis sûrs.
Mon père se cachera dans la campagne, dans un village situé à quelques trente kilomètres de Nay jusqu’à la libération au mois d’août 1944.

Sud-Ouest, 6 septembre 2000, cérémonie de reconnaissance comme Justes parmi les Nations, des époux Bellocq (Arch. fam. Roger Farhi, DR).

Je venais d’avoir dix ans le trois juin 1944.
Mon père en fuite, la situation semblait de plus en plus incertaine et risquée en restant à Nay, c’est pourquoi ma mère qui avait la nationalité turque, passeport en règle, et qui était reconnue comme telle par la Turquie, décida de fuir vers ce pays dans lequel vivait encore une grande partie de sa famille.
Pour rejoindre Smyrne, Izmir aujourd'hui, il fallait en ce mois de juin 1944, prendre le train jusqu'à Paris, puis traverser l’Europe par l’Orient-Express jusqu’à Istanbul, quelle aventure...
Nous passerons deux nuits et deux jours dans ce train, serons mitraillés sept fois, avec une scène qui se répétera comme un film, des blessés parmi les passagers, quelques morts aussi (je me demande aujourd’hui, comment ma mémoire d’enfant a pu oublier ou effacer ces drames), attentes, chaleur, fatigue. Arriverons-nous un jour en Turquie?
Blois, terminus, tout le monde descend, adieu Paris, adieu Izmir et la Turquie, le débarquement a eu lieu en Normandie, dans la gare c’est un pagaille indescriptible.
Finalement des hébergements seront organisés, nous serons orientés vers un centre de colonie de vacances tenu par des ecclésiastiques à Candé dans un petit château. Les parents seront logés dans une aile du château, les enfants seront mélangés dans les dortoirs aux autres enfants et participeront à la vie des vacanciers.
Et puis, un soir, les prêtres responsables entonnèrent avec force “La Marseillaise”, les Allemands étaient partis, c’était la libération et la joie, on nous distribua du pain blanc.
Nous regagnâmes Paris, mon père nous rejoignit quelques jours plus tard, la vie recommençait.

Il est temps de reconnaître et d’honorer les hommes et les femmes qui au risque de leur vie ont lutté, résisté dans l’anonymat sans exiger quelque récompense ou contrepartie que ce soit, se contentant de leur conviction du devoir d’humanité accompli.
Pour ces personnes apporter une assistance à des enfants et à des familles en fuite devant l’Allemand allait de soi.
Si Pierre et Marie Bellocq, Albert et Sidonie Marie Labédays représentent l’exemple admirable de cet engagement, il me semble qu’il est aussi nécessaire d’associer le village de Nay au sein duquel beaucoup d’inconnus oubliés, aujourd'hui disparus, ont spontanément secouru les nombreuses familles juives en errance pendant ces années de guerre.
Par la description de ces souvenirs enfouis dans notre mémoire nous manifestons notre désir de transmettre à nos jeunes générations l’exemple d’un esprit de justice et de tolérance.
La xénophobie, l’intolérance, le racisme ne peuvent servir de base à quelque société que ce soit, tout autour de nous dans le monde ces principes sont utilisés par des pouvoirs dictatoriaux ou soi-disant démocratiques, par des groupes sectaires ou intégristes pour justifier arrestations, massacres et génocides."

(s) Roger Farhi.

vendredi 22 mai 2009

P. 143. Appel des Justes de l'Ardèche

.
Vue de Plats (DR).

Première nationale du 27 au 30 mai à Plats (Ardèche) :
APPEL DES JUSTES DE TOUT LE DEPARTEMENT
ET INAUGURATION D’UNE PLAQUE AU NOM DE
MARIE BANC, MERE MARIE DES ANGES.


Laurent Brunel, maire de Plats, ses adjoints, les membres du Comité d’Organisation et leurs partenaires ont tenu une réunion générale en mairie de Plats afin de mettre la dernière main aux cérémonies et manifestation des 27,28,29 et 30 mai, quatre journées mémorielles, civiques, pédagogiques, culturelles, artistiques et conviviales avec un point d’orgue :

l’Appel solennel de tous les Justes du département
par les maires des villes et villages ayant abrité des Justes et par les scolaires.

C’est la première fois en France qu’est organisé pareil événement. Il s’adresse prioritairement aux jeunes et aux scolaires mais seront associées les populations des communautés de communes du Tournonnais (07) et du Pays de l’Hermitage (26), de part et d’autre du Rhône, et plus largement de la Région Rhône Alpes.
Le Conseil Régional Rhône-Alpes, le Conseil Général de l’Ardèche, la LICRA, le Mémorial de la Déportation, le Comité Français pour Yad Vashem, le Centre du Patrimoine Arménien, les villes de Tain l’Hermitage (Drôme) et de Tournon (Ardèche) ont confirmé leur soutien et de nombreux donateurs participent financièrement afin d'apporter à cette initiative une dimension nationale et exemplaire pour les autres départements de France.

PROGRAMME :

Mercredi 27

Ouverture des expositions
"Les enfants dans la Shoah : ce ne sont pas des jeux d’enfants",
"Le soldat Tolkatchev aux portes de l’enfer",
"Anne Franck",
"Marie Banc à Saint Félicien",
"Mémoire de la Déportation",
"Les génocides du siècle",
"Génocide arménien et présence arménienne en Drôme Ardèche",
"Editions Dolmazon et Peuple Libre"...

Jeudi 28
Après-idi réservée aux scolaires, avec animations par la Compagnie du Ptit Grain, goûter Valrhona et visite des expositions sous la conduite des enseignants.

Vendredi 29
Animations de rue (en lien avec l’époque) à partir de 17 h 30.
Présentation de livres (Forces occultes de Jean-Louis Coy, Paroles de réfugiés/Paroles de Justes, préfacé par Simone Veil, Fille de rouge d’Isabelle Alonso, etc.) et rencontres culturelles avec les libraires de Tournon.
A 20 h 30, Alain Hivert chante Jean Ferrat (soirée grand public, prix d’entrée modique).

Samedi 30 (à partir de 10h)
Accueil des autorités civiles, militaires et religieuses, des associations patriotiques et des délégations.
Message du Comité Français pour Yad Vashem apporté par sa déléguée, Annie Karo.
Lecture du message de Simone Veil (extraits de son discours du Panthéon).
Alain Hivert chante "Nuit et Brouillard".
Minute de silence puis Appel des Justes du département par les Maires concernés avec dépôt de fleurs par les enfants de leurs écoles.
"La Marseillaise".
Arbre de la Paix et de l'Europe : plantation d'un olivier.
Dévoilement de la plaque souvenir au nom de Marie Banc, Juste parmi les Nations. Cette plaque est inaugurée par le Maire et le Président International de l’Ordre Lafayette (amitiés France-USA), sauvé par des Justes.
"Hymne européen".
Remise du trophée presse Roland Gaubert-Amy et séance solennelle de l’Ordre Lafayette.
Concerts, chorales, vin d’honneur ardéchois traditionnel (petite restauration sur place possible).
Visites des expositions. Animations par la Compagnie du Ptit Grain et par plusieurs groupes R-A.
Messe du Souvenir Marie Banc (17 h 30).

Appel aux dons :
Les dons des particuliers, même très modestes, permettront à cette manifestation de prendre toute la dimension souhaitée. Vous êtes invités à libeller un chèque à l’ordre de TRESOR PUBLIC-MAIRIE DE PLATS et à l'adresser avant le 25 MAI au Comité d’organisation SMB/ Moutay, 07300 PLATS.

Un blog à consulter : "Appel des Justes".

mercredi 20 mai 2009

P. 142. Deux Justes à Noëllet

Sous le portrait de l'abbé Xavier Terrien, Henriette Chedanne reçoit la médaille et le diplôme au nom d'Anne-Marie Pinguet dont elle est la petite-fille (DR).

Anne-Marie Pinguet
et l'abbé Xavier Terrien
Justes parmi les Nations

Ce 17 mai, la Maison de la culture et des loisirs de Noëllet était comble pour vivre et partager une belle cérémonie au cours de laquelle prit la parole, au nom de l'Ambassade d'Israël, Daniel Saada :

- "Le peuple juif, reconnaissant, tient à cet acte de mémoire, de justice et de foi. Le Juste, c'est la banalité dans le bien. Des personnes qui n'ont pas hésité à mettre en péril leur vie et celle de leurs proches".

Représentant du Comité Français pour Yad Vashem, président de la communauté de Maine-et-Loire, Alfred Sabbah compléta :

- "Les trois quarts des Juifs en France ont eu la vie sauve grâce au courage des Justes. Ils sont la lumière dans la nuit de la Shoah."

Pierrick Hamon signe ce compte-rendu :

- "Elle était nourrice, il était abbé. Anne-Marie Pinguet et Xavier Terrien ont reçu la médaille des Justes parmi les Nations à titre posthume, au cours d'une émouvante cérémonie, hier à Noëllet.
On avait quitté les enfants juifs cachés de Noëllet le 10 septembre 2005. Ce jour-là, ils étaient tous les neuf sur la photo de famille, lors de la plantation symbolique d'un pommier devant la maison à la Haute-Rigauderie. Une bâtisse où ils vécurent, de 1942 à la Libération, sous la protection d'Anne-Marie Pinguet, de l'abbé Xavier Terrien, et d'autres bienfaiteurs : maire, instituteur, secrétaire de mairie.
Hier, moins de quatre ans plus tard et quelques rides en plus, Bernard, Éva et Helena sont dans la maison de la culture et des loisirs à Noëllet. Dignes et émus de voir leurs anges gardiens élevés au rang de Justes parmi les Nations. Un titre posthume délivré par le comité français pour Yad Vashem. Posthume, car la nourrice a quitté ce monde en février 1966. L'abbé en juillet 1968.
Mais personne n'a oublié leur geste. Ils sont plus de 200, assis ou debout, à regarder le maire de Noëllet, Daniel Briellet, et la Segréenne Henriette Chedanne, petite-fille d'Anne-Marie Pinguet, recevoir médaille et diplôme (...).
Le point d'orgue arrive. La gorge nouée, la fille d'Henri Goldberg, s'empare du micro : « Je m'appelle Corinne, j'ai 46 ans, trois enfants et je vis en Israël. » Son frère Maxime et ses enfants, de Paris, sont là aussi. L'histoire de leur père à Noëllet, ils la connaissent depuis l'enfance. C'est lui qui a mis en marche le dossier pour que soit rendu hommage à ses sauveurs. Il est décédé à 78 ans le 31 janvier 2008.
Stéphanie, l'aînée des six petits-enfants, lit son témoignage. Celui du petit garçon de 12 ans en décembre 1942. "Un jour, j'ai demandé à l'abbé Terrien d'être enfant de choeur. La réponse : "Nous demanderons à tes parents quand ils reviendront et je prie chaque jour pour qu'ils reviennent bientôt."
Car les parents de ceux qui sont considérés comme "des petits parisiens en vacances prolongées" ont été arrêtés et déportés. Ces quatre frères et soeurs sont arrivés à Noëllet grâce à leur grande soeur Helena, dont une voisine parisienne connaît Anne-Marie Pinguet. La nourrice peut en héberger trois, mais manque de place pour Henri, qui est confié à l'abbé... L'abbé, l'ami de Clément Quentin. Le dernier à prendre la parole hier à la cérémonie, pour décrire "un homme sérieux, réservé et plein d'humour". Sa médaille et son diplôme vont être exposés à la mairie de Noëllet, salle du conseil.

(Ouest France, 18 mai 2009).


Daniel Briellet, Maire de Noëllet, présentant la médaille et le diplôme de l'abbé Terrien (DR).

P. 141. Charles Demery, Juste parmi les Nations

Titre de La Provence, 14 mai 2009.

La médaille et le diplôme de Juste parmi les Nations ont été remis, à titre posthume, à Charles Demery, dans la cour d'honneur du Château royal de Provence, à Tarascon, le mercredi 13 mai.

Julie Zaoui :

- "Tous l'ont dit hier soir dans la cour du Château royal de Provence de Tarascon, mais Simona Frankel (consul général d'Israël à Marseille), Michel Vauzelle (député et président de la région), ainsi que Robert Mizrahi (président pour le sud de la France de l'Institut Yad Vashem) avec d'avantage d'insistance :
"La jeunesse doit prendre conscience de l'iportance de la transmission. Bientôt il ne restera plus que des écrits et des photos en témoignage de la Shoah."
(...)
Pendant la seconde guerre mondiale, le fondateur de Soleïado, entrepreneur tarasconnais, a en effet protégé et caché, en toute illégalité, la famille juive Amselem : Abraham (coloriste dans son usine), Marcelle, et leurs deux filles Evelyne-Sarah et Nicole. Son nom va rejoindre, sur le mur de l'Institut Yad Vashem de Jerusalem, celui des 2700 français connus qui ont fait la même démarche."
(La Provence, 14 mai 2009).
Fac simile de La Provence. De g. à dr. : Evelyne Amselem venue de Tel Aviv tandis que les représentants de sa famille présentent la photo de Charles Demery.

Robert Mizrahi au nom du Comité Français pour Yad Vashem :

- "La remise, à titre posthume, de la médaille et du diplôme de Juste parmi les Nations n'est pas une récompense ou une décoration mais un témoignage de gratitude."

Evelyne-Sarah Amselem qui appela à cette reconnaisance :

- "C'est une immense émotion d'être à Tarascon après 60 ans d'absence...
Notre vie ne tenait qu'à un fil tenu par Charles Demery. C'est un homme juste, simple et modeste qui reste dans ma mémoire."

Simona Frankel, consul général d'Israël à Marseilles :

- "Par son patriotisme et son héroïsme, Charles Demery mérite notre admiration et notre gratitude éternelles."

Michel Vauzelle, député, président de la région :

- "Charles Demery, que j'ai la chance de connaître, était un homme si simple... un simple héros !"

La Provence, photos de Valérie Farine, 14 mai 2009.

Nos remerciements à Robert Mizrahi pour la présentation de cette page du blog.