Affichage des articles dont le libellé est Journal. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Journal. Afficher tous les articles

lundi 31 mai 2010

P. 232. Le Journal de Petr Ginz


Petr Ginz,
Journal (1941-1942),
Seuil, 2010, 184 p.

Ecrits d'un adolescent tchèque
avant Auschwitz...

4e de couverture :

- "Prague, 1941. Petr Ginz, un adolescent juif âgé de quatorze ans, entame un journal. Celui-ci, avec ses références sobres et concises, ponctuées de poèmes et de dessins, reflète un insatiable appétit de connaissances et de lectures et atteste de dons littéraires et artistiques très sûrs.
Avant tout, il capte avec une ironie et un sens aigu de l’absurde la texture de plus en plus précaire de la vie quotidienne, la tension palpable, la peur du « transport à l’Est ». Et il décrit comment la ville bien-aimée et familière se transforme peu à peu en un « ghetto sans murs », un espace en apparence ouvert mais délimité par un nombre croissant d’interdictions.
Le journal s’achève à l’été 1942, avec le départ de Petr au camp de Terezín. Pendant deux ans, il y déploie une grande force morale, crée et édite la revue clandestine Vedem (« Nous menons »), continue furieusement à dessiner, peindre, écrire et lire, se préparant avec un optimisme indéfectible à un avenir meilleur qu’il ne connaîtra jamais. Le 28 septembre 1944, il monte à bord d’un train à destination d’Auschwitz.


Cet ouvrage est un document historique d’une valeur inestimable, le témoignage candide et bouleversant d’une jeune vie pleine de promesses, brutalement interrompue par la barbarie nazie.

Edition établie et annotée par Chava Pressburger.
Préface de Saul Friedländer.
Traduit du tchèque par Barbora Faure."


Extrait de l’introduction :

- "Il ne s'agissait guère que de deux petits cahiers : l'un à couverture noire, souple, découpée dans un vieux cahier de classe, l'autre avec une couverture plus solide, cartonnée, tigrée de jaune et de noir, provenant peut-être d'un ancien livre de comptes dans lequel nos parents notaient les dépenses quotidiennes du ménage. Petr avait relié lui-même ces deux cahiers en utilisant de vieux papiers et il s'en servait pour écrire son journal. Il n'était guère facile de trouver quelque chose à acheter en ces temps de guerre et pour des enfants juifs un beau cahier neuf vendu en papeterie était tout à fait hors de portée.


Mais Petr avait pris plaisir à fabriquer ces cahiers, tout comme il appréciait chaque occasion d'être créatif. Il utilisait ces cahiers reliés à la main non seulement pour son journal, mais également pour ses oeuvres littéraires, pour ses manuscrits. Dans son imagination d'enfant, il se voyait relieur, homme de lettres, éditeur, reporter ou chercheur."
.

Aperçu de l'écriture de Petr Ginz (BCFYV/DR).

Radio CZ :

- "Le premier train transportant des Juifs tchèques arrive à Terezin le 24 novembre 1941 (...). Ils sont mis dans l'ancienne forteresse de Terezin transformée par les nazis en ghetto juif.
De puissantes murailles en briques rouges, des casemates obscures, humides et froides, des fossés qui pouvaient à tout moment être remplis d'eau de la rivière Ohre dans laquelle étaient jetées les cendres des morts.
Terezin n'était pas un camp d'extermination, les gens ne mouraient pas ici dans des chambres à gaz. Pourtant 33.430 personnes, soit plus d'un quart des 140.000 prisonniers passés par Terezin, y sont mortes à la suite des mauvaises conditions d'hygiène, de sous-alimentation, de maladies, de souffrances physiques et psychiques."
{Terezin était une étape dans le système concentrationnaire. Nombre de déportés étaient ensuite envoyés vers les camps d'extermination d'Auschwitz, de Treblinka, de Bergen-Belsen...}

Tel a été le sort de Petr Ginz, né en 1928 dans une famille pragoise d'origine juive, déporté à l'âge de 14 ans à Terezin.

Un grand talent littéraire et pictural, comme en témoignent ses notes, ses dessins et son journal qu'il a écrit depuis le mois de septembre 1941 jusqu'au mois d'août 1942.
Ces documents ont été retrouvés par un concours de circonstances exceptionnelles 60 ans seulement plus tard.
Comme nous l'avons déjà signalé, l'un des dessins de Petr Ginz (...) sauvegardés à Terezin, "La planète Terre vue depuis la Lune" a été emporté dans l'espace à bord de la navette spatiale Columbia, par le cosmonaute israélien Ilan Ramon, pour accomplir symboliquement son rêve.
Quelques semaines après la tragédie de la navette Columbia, en 2002, une famille de Prague a contacté le musée Yad Vashem de Jérusalem pour lui annoncer la trouvaille, au grenier de sa maison, d'autres objets personnels de Petr Ginz : six cahiers et ses dessins, en majeure partie les illustrations des romans de Jules Verne, son auteur préféré, ainsi que la première partie de l'un de ses romans, deux autres cahiers comprenant ses articles et une liste de travaux littéraires qu'il a rédigés.
Cet héritage est devenu une propriété du musée Yad Vashem de Jérusalem, à l'exception de quelques dessins et du journal qui appartiennent à la soeur de Petr, Chava Pressburger, installée en Israël."

Vladislav Zadrobilek, éditeur tchèque :

- "La dernière note dans son journal écrite encore avant sa déportation, à Prague, sa ville natale tant aimée, porte la date du 9 août 1942. C'est un dimanche, et Petr écrit :
"La matinée, je suis à la maison", ignorant ce qui allait arriver.
Selon la classification des lois de Nuremberg, l'enfant de mère non juive et de père juif ne leur appartient plus, après avoir atteint l'âge de 14 ans : il est une propriété des autorités nazies, du Reich. Petr Ginz est emmené en Pologne, et il n'est plus...
C'est triste, car la navette spatiale qui a porté son dessin dans le cosmos s'est décomposée le jour de l'anniversaire de Petr, voilà la fin la plus triste de toute cette histoire..."
.

Petr Ginz, adolescent que va emporter la Shoah (BCFYV / DR).

André Burguière :

- "Anne Frank n'est pas la seule jeune victime de la Shoah à avoir laissé le récit de ses peurs et de son espoir.
C'est le cas de Petr Ginz. Jeune Praguois, juif par son père, il porte l'étoile jaune à 14 ans.
«L'avenue Dlouhá [artère du quartier juif] est devenue la Voie lactée », note-t-il avec humour en septembre 1941.
Un an après, il est déporté au camp de Terezin. Graveur, aquarelliste, écrivain, il a tous les dons, qu'il accumule pour résister à la barbarie. Elle finira par l'engloutir à Auschwitz, en septembre 1944."
(Le Nouvel Observateur, 13 mai 2010).



vendredi 16 avril 2010

P. 217. Alice Ferrières, mémorialiste et Juste parmi les Nations

.

Patrick Cabanel,
Chère Mademoiselle...
Alice Ferrières
et les enfants de Murat, 1941-1944
,

Préface de Mona Ouzouf,
Calmann-Lévy, Mémorial de la Shoah,
2010, 557 p.

4e de couverture :

- "Au printemps 1941, commence pour Alice Ferrières une aventure à la fois extraordinaire et « banale » qui ne prendra fin qu’à l’automne 1944.

Alice Ferrières (1909-1988), issue d’une famille protestante des Cévennes, est professeur de mathématiques au collège de jeunes filles de Murat, dans le Cantal. Scandalisée par le second Statut des Juifs, elle décide d’apporter son aide aux victimes de l’antisémitisme de Vichy. Alice envoie tout d’abord lettres et colis à des professeurs juifs français victimes du Statut, souvent des Alsaciens, puis à des Juifs étrangers assignés à résidence ou internés dans les camps de Gurs, Noé, Rivesaltes, La Guiche. De véritables amitiés se nouent, que la déportation vers Auschwitz est parfois venue briser net.
Le 6 janvier 1943, son soutien aux Juifs prend une tout autre dimension. Arrivent à Murat les premiers enfants ou adolescents qu’il s’agit de cacher dans les collèges de la ville ou dans des familles paysannes des environs. Alice travaille dès lors en étroite collaboration avec les jeunes assistants des œuvres juives de secours et de résistance. Sa maison ne désemplit plus, il s’y tient même des cours de religion et de sionisme…
Mémorialiste scrupuleuse – mais inconsciente, une chance pour nous –, Alice a conservé toutes les lettres que ses « protégés » lui ont adressées, ainsi que les copies de ses réponses. Elle a également tenu, en 1943 et 1944, un journal dans lequel sont consignées toutes ses activités et rencontres, heure par heure.

Les historiens ont parlé de la « banalité du bien » : on peut ici évoquer sa quotidienneté, accessible pour la première fois à travers un rarissime ensemble de notes et de correspondances croisées."

Alice Ferrières :

- "Au moment où le gouvernement ordonne des arrestations massives dans les milieux israélites pour les camps de concentration, je suis heureuse de vous mettre au courant des projets de mes grandes élèves : une "campagne de générosité" a été organisée dans tous les établissements scolaires de France et deux collectes seront faites (de l'argent, des jouets) par le Secours national. J'ai donc saisi cette occasion qui m'était offerte pour parler à mes élèves de nos compatriotes si cruellement persécutés pour les mettre au courant de mon activité. J'ai vu leur émotion, malgré leurs visages impassibles d'Auvergnates. (...)
Je désire que mes élèves ne restent pas indifférentes au milieu des bouleversements de cette période tragique et apprennent de bonne heure que la solidarité n'est pas une simple abstraction de l'esprit humain. Je me plais à imaginer que ces jeunes filles, en plus de cette aide immédiate, sauront conserver dans leur coeur les idées de justice et de tolérance pour lesquelles tant d'hommes sont morts."
(Lettre au bureau du Comité d'assistance aux réfugiés de Clermont-Ferrand, 11 décembre 1941.
PP. 64-65.).


Site de la Ville de Murat :

- "Alice Ferrières est nommée à l’école primaire supérieure de jeunes filles de Murat comme professeur de mathématiques en 1938.

En 1941, scandalisée par les nouvelles lois anti-juives, elle prend contact avec diverses organisations juives. Commence alors son action clandestine d’aide aux familles juives réfugiées : les enfants sont placés dans des familles des campagnes alentours, obtiennent des faux papiers, et surtout bénéficient de la générosité d’Alice. En effet, celle-ci n’hésite pas à leur rendre visite, leur envoie des colis, les console, leur écrit. C’est cette correspondance qui nous est parvenue et que Patrick Cabanel a étudié et publié aux éditions Calmann-Lévy.
Alice Ferrières a été reconnue Juste parmi les nations, ainsi que ses deux collègues Marie Saignier et Marthe Cambou."

Alice Ferrières, jeune enseignante humaniste (Ph. d'après un document du Mémorial de la Shoah / DR).

Thomas Wieder :

- "Belle-soeur du philosophe résistant Jean Cavaillès (1903-1944), Alice Ferrières (1909-1988) fut, en 1964, la première femme en France à être reconnue comme "Juste parmi les nations" par le Mémorial de Yad Vashem (…).
Nommée en 1938 professeur de mathématiques à Murat, un petit bourg du Cantal, Alice Ferrières appartient à ces héros ordinaires qui contribuèrent à faire en sorte que trois quarts des juifs de France aient survécu à la Shoah. Or ce qui est exceptionnel, dans son cas, est que nous savons tout, absolument tout, de son activité. Parce qu'elle a conservé les dizaines de lettres qu'elle a reçues de ceux qu'elle appelait affectueusement ses "protégés". Parce qu'elle a gardé les doubles de toutes celles qu'elle leur a adressées. Parce qu'elle a constitué des fiches pour chacun d'eux. Et enfin parce qu'elle a tenu un journal d'une précision hallucinante, qui permet de suivre ses faits et gestes au jour le jour, parfois même à l'heure près. Ce sont tous ces documents, conservés aujourd'hui au Mémorial de la Shoah, à Paris, que vient d'éditer avec un soin de bénédictin l'historien Patrick Cabanel.
Ces pages, poignantes d'authenticité, forment un témoignage sans équivalent sur ce que voulait dire, concrètement, aider les juifs sous l'Occupation".
(Le Monde, 9 avril 2010).


Synthèse du dossier Yad Vashem :

- "Alice Ferrières, protestante originaire des Cévennes, est professeur de Mathématiques au Lycée de Murat dans le Cantal.

Dès 1941, révoltée par l'application du statut des juifs, elle écrit au rabbin de Clermont-Ferrand et au Comité Israélite de Nîmes pour manifester sa sympathie et proposer son aide aux familles juives.
En 1943, avec Marthe Cambou, enseignante dans le même collège et Marie Sagnier, directrice de cet établissement, elle trouve des refuges pour les familles dans les fermes des montagnes et accueille une quinzaine d'enfants au sein même du pensionnat du collège.
Ce seront ensuite cinquante-trois familles juives envoyées par l'OSE et par la résistance juive que toutes trois parviennent à placer dans des maison ou dans des fermes environnantes.
Alice Ferrières, bien introduite auprès des milieux protestants, tient un journal de bord pour suivre chacun de ces enfants que Marthe Cambou est chargée de protéger tous les soirs. Aucun enfant ne sera arrêté."

NB : Une rencontre avec Patrick Cabanel est proposée par le Mémorial de la Shoah, le 6 mai à 19h. Prière de réserver auprès du Mémorial.

vendredi 30 janvier 2009

P. 105. "Ceux qui ne dormaient pas."


Présentation de l’Editeur :

- "Ce livre est le journal intime tenu par l’auteur (1909-1987) depuis l’arrestation par la Gestapo de son mari, résistant juif, jusqu’à l’évasion de celui-ci du wagon qui l’emmenait, lui et ses camarades, à Auschwitz ; autrement dit du 18 juillet au 24 août 1944.
Elle confie à son journal ses inquiétudes d’abord, l’amour immense qui la lie à son mari pour qui elle craint les tortures et la mort ; mais elle raconte aussi le quotidien d’une femme de la bourgeoisie juive française, très assimilée, très cultivée, dont l’enfance s’est déroulée dans les beaux quartiers de Paris et qui découvre avec la guerre qu’être française juive ce n’est pas tout à fait la même chose qu’être française non-juive. Dans ce Paris de la Libération – juste avant, juste après –, elle erre, cherchant refuge ici et là avec sa fille d’une dizaine d’années ; retrouvant des camarades du même réseau, se souvenant de la vie « d’avant », avant la déchirure de la guerre.

Après la guerre, Jacqueline Mesnil-Amar a publié dans le Bulletin du service central des déportés israélites quelques articles sur la déportation, dont un sur les enfants, assurément le plus poignant. Ils sont repris ici.
Ce qui frappe dans ce livre, c’est l’extraordinaire qualité d’écriture au service d’une émotion toujours retenue, mais constante ; c’est la force d’un style à nul autre pareil, qui prend le lecteur dès les premiers mots.
Ce livre a paru en 1957 aux éditions de Minuit, trop tôt sans doute, à une époque où tout le monde était désireux de tourner la page. Il reparaît ici inchangé."

Pierre Assouline :

- "Jacqueline Mesnil-Amar n'avait peut-être qu'un seul livre à écrire. Nous n'en saurons jamais rien. Mais réjouissons-nous que son seul livre soit celui-là.
Parfois, un seul livre suffit à rendre un auteur inoubliable pour ses lecteurs. Il s'ouvre sur la soirée du 18 juillet 1944. On se bat en Normandie, dans les maquis du Vercors et de la Haute-Vienne. Ça sent la fin mais ce n'est pas la fin. André Amar n'est pas rentré de la nuit. Il est membre de l'Armée juive. Arrêté, il a été déporté par le dernier convoi quittant la France pour les camps. Direction : Buchenwald.
Ce livre est donc la chronique quotidienne de la séparation d'un couple, zébrée de souvenirs des jours heureux : ceux des maisons de vacances à Venise, Deauville, ou dans la villa Soledad du Pyla, qui s'inscrivent en pointillés au milieu du récit des démarches que fait l'auteur auprès de ceux qui savent déjà et de ceux qui peuvent encore.
Où est-il ? Que fait-il ? Comment survit-il ?
Trente-sept jours plus tard, André réapparaît devant Jacqueline qui ne savait rien.Avec une quinzaine d'autres, il s'est échappé du convoi à Morcourt, près de Saint-Quentin, malgré la garde SS.

Maints écrivains ont consigné leurs impressions au jour le jour dans les moments-clés de la Libération de Paris. Mais s'il fallait ranger sur une étagère de la bibliothèque celles de Jacqueline Mesnil-Amar, on lui ferait rejoindre Albert Camus, Jean Guéhenno et Léon Werth. Pas un mot de trop, rien de pesant, tout est à sa place."

Marianne Payot :

- "André, le normalien fondé de pouvoir de la banque familiale, est donc tombé dans un guet-apens, rue Erlanger. Il sera torturé par la Gestapo, rue de la Pompe, incarcéré à Fresnes, puis à Drancy, et, enfin, déporté dans le «dernier wagon», avec son ami César Chamay, héros de la Résistance, et un certain Marcel Bloch, constructeur d'avions.

Mais, pour l'heure, la jeune épouse et mère de la petite Sylvie ne sait rien. L'interminable attente ne fait que commencer. Tout comme l'angoisse, «si solitaire». Avec Sylvie, elle déménage pour la dixième fois, part se réfugier rue de Clichy, chez Nana, extraordinaire boutiquière, «princesse des coeurs» qui oeuvre depuis 1940 pour les évadés, les enfants, les juifs, les résistants... Elle hante les antichambres, tanne les «amis» bien placés, «prête à vendre son âme, sa vie» pour en savoir plus."
(TV5 MONDE)

Robert Solé :

- "Pendant la guerre, André Amar dirige la section parisienne d'un mouvement de résistance, l'Organisation juive de combat (OJC). Le 18 juillet 1944, avec plusieurs camarades, il tombe dans un guet-apens. Arrêté par la Gestapo, il est torturé, incarcéré à la prison de Fresnes, puis à Drancy, avant d'être jeté dans le dernier train en partance pour les camps.

Sa femme s'interroge avec angoisse sur son sort. Et elle le fait par écrit, au jour le jour, dans ses carnets. Trente-sept jours exactement : le temps que réapparaisse André, qui a réussi à s'évader du convoi de la mort.

"Chéri, où es-tu donc ? A quoi penses-tu dans ta cellule, si tu t'y trouves, en cette nuit profonde ? Est-ce que tu dors ?" Elle a fini par apprendre qu'il est détenu à Fresnes. Les questions se bousculent dans sa tête : "A-t-il bu ? A-t-il mangé ? Dort-il un peu pendant ces longues nuits fiévreuses de prison ? Va-t-on le... maltraiter ? Il y a des gens qui racontent ce qu'on leur fait, et comment on les reconduit dans leur cellule, dans quel état, dans quel état..."
(…) Jacqueline en est à son dixième refuge depuis le début de la guerre. Toute sa famille se cache, munie de faux papiers. Elle circule à Paris à vélo, note dans son journal de petits faits de la vie quotidienne : le marché noir, l'épicier-gangster, le manège des prostituées, hissées sur leurs cothurnes à semelles compensées, "les Parisiennes en robes d'été claires, très larges, comme on les porte cet été (car il y a une mode !)"...

(…) Paris est sur le point d'être libéré. Ce 23 août 1944, toutes les cloches sonnent. "Pourquoi les grandes joies sont-elles si tristes ? Pourquoi est-ce que je pleure ?", se demande la jeune femme.
Deux jours plus tard, on l'appelle avec de grands gestes : "Viens vite ! André s'est évadé." Elle s'arrête, pétrifiée. "Tout s'arrête en moi. Je ne puis bouger, je suis comme une statue de pierre. Je ne bougerai jamais plus..." Mais non, elle bouge, elle court, avec sa fillette dans les bras. Elle court vers l'homme de sa vie, dans Paris libéré. Elle peut enfin crier son nom, reprendre son identité, retrouver la France, "embrasser ses pavés"...
(Le Monde, 16 Janvier 2009).



Pour la libération de Paris, un livre qui témoigne avec la même intensité, la même authenticité que Camus et Guéhenno. (DR).

vendredi 25 janvier 2008

P. 8. Le marronnier d'Anne Frank


(Le marronnier et la signature d'Anne Frank. Graphisme : JEA)


Il se dresse depuis 150 ans déjà... Un sursis de 5 à 10 années vient de le sauver provisoirement...

Dans son "Journal", à la date du 23 février 1944, Anne Frank (1929-1945) :

- « Nous avons regardé tous les deux le bleu magnifique du ciel, le marronnier dénudé aux branches duquel scintillaient de petites gouttes, les mouettes et d'autres oiseaux, qui semblaient d'argent dans le soleil et tout cela nous émouvait et nous saisissait tous deux à tel point que nous ne pouvions plus parler. »

Seule trace extérieure de verdure accordée à une Anne Frank recluse, ce marronnier devait être abattu par décision municipale (Amsterdam). L'arbre avait été victime à la fois d'infiltrations de produits toxiques et de champignons. Il était dès lors considéré comme bon pour la casse. Mais une campagne internationale de sauvetage vient de l'arracher au moins provisoirement aux dents des tronçonneuses. A travers lui, c'est un peu la silhouette fluette d'Anne Frank qui perdure... Elle qui perdit la vie à Bergen-Belsen, comme Hélène Berr, comme tant d'autres victimes de la Shoah...

Peut-être souhaiteriez-vous poser un geste joliment symbolique ? Et vous manifester autrement que par une pétition ? Alors, pourquoi ne pas offrir une feuille à cet arbre unique ? Il vous attend sur son remarquable portail.



mercredi 23 janvier 2008

P. 7. "Horror ! Horror ! Horror !"

Aux Editions Tallandier, le "Journal" d'Hélène Berr.




Hélène Berr (8 juin 1942, sa première sortie en public avec l'étoile jaune) :

- "J'ai porté la tête haute, et j'ai si bien regardé les gens en face qu'ils détournaient les yeux. Mais c'est dur. D'ailleurs, la majorité des gens ne regardent pas. Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : «Hein ? T'as vu ? Juif.» Mais le reste s'est passé normalement. Je suis repartie pour la Sorbonne ; dans le métro, encore une femme du peuple m'a souri. Cela a fait jaillir les larmes à mes yeux, je ne sais pourquoi."

Libération, 20 décembre 2007, Nathalie Levisalles :

- "Ce journal intime tenu entre 1942 et 1944 par une jeune fille de la bourgeoisie juive dans Paris occupé par les Allemands est d’abord un document exceptionnel. L’historien Michel Laffitte, qui en cite de longs passages dans son livre Juif dans la France allemande (1), raconte comment, en le découvrant, il a été «saisi» par la richesse du témoignage «alors qu’on pensait que tout avait été dit sur les Juifs pendant l’Occupation». Il est aussi exceptionnel par sa qualité littéraire. Hélène a 21 ans quand elle en écrit les premières pages, 23 ans les dernières. Entre-temps, un écrivain est né.

Dans ce journal, la jeune fille pose un regard ébloui sur la beauté du monde (le jardin, l’été, son amour naissant pour Jean), en même temps qu’un regard horrifié, mais qui ne cède pas, devant le danger qui se rapproche. Elle parle d’«un resserrement de la beauté au cœur de la laideur".

Hélène Berr :

- "En ce moment, nous vivons l’histoire. Ceux qui la réduiront en paroles pourront bien faire les fiers. Sauront-ils ce qu’une ligne de leur exposé recouvre de souffrances individuelles?"

Le Nouvel Observateur, 3 janvier, Laurent Lemire :

- "Encre bleue sur papier jauni. Pas de ratures. L’écriture est fine, lisible, élégante. Les feuilles extraites d’un bloc ont été numérotées recto verso jusqu’à la page 262. Le tout forme une petite liasse d’une centaine de feuilles. C’est le manuscrit du «Journal» d’Hélène Berr conservé au Mémorial de la Shoah, à Paris. Il retrace l’histoire d’une vie interrompue par la déportation à 23 ans, le 27 mars 1944. Pas plus que ses parents, l’étudiante n’est revenue des camps. Elle meurt à Bergen-Belsen, en avril 1945, deux semaines avant l’arrivée des troupes anglaises."

Hélène Berr :

- "Beaucoup de gens se rendront-ils compte de ce que cela aura été que d'avoir 20 ans dans cette effroyable tourmente, l'âge où l'on est prêt à accueillir la beauté de la vie, où l'on est tout prêt à donner sa confiance aux hommes ?"

L'Express, 10 janvier, Simone Veil :

- "Je suis très heureuse que le journal d'Hélène Berr paraisse enfin. Mariette Job, sa nièce, me l'avait prêté il y a quelques années. Ce livre m'a tellement émue, touchée, que sa publication me semblait indispensable...Le Journal d'Hélène Berr est à la fois le journal d'une jeune juive sous l'Occupation, d'une sensibilité et d'une qualité littéraires exceptionnelles, et une référence historique.

Hélène Berr (au retour d'une visite à son père à Drancy) :

- "J'oublie de noter les détails donnés par Papa sur son arrestation, c'est tout ce que j'ai su et je n'en saurai pas plus avant de le revoir. Il est en effet allé rue de Greffulhe, et ensuite avenue Foch, où un officier (moi, j'ai compris un soldat) boche s'est jeté sur lui en l'accablant d'injures ( schwein [sale porc], etc.) et lui a arraché son étoile, en disant : « Drancy, Drancy »."

Télérama, 12 janvier, Nathalie Crom :

- "Dans la belle préface qu'il donne au livre, Patrick Modiano (2) évoque, à propos d'Hélène Berr, les noms de Simone Weil {sic} (3) et d'Etty Hillesum (4) - on ne saurait mieux dire le souci éthique et la grâce qui imprègnent ce texte, l'urgence absolue qu'il y a à le lire."

Préface de Patrick Modiano :

- "J’ai voulu, un après-midi, suivre ces mêmes rues pour mieux me rendre compte de ce qu’avait pu être la solitude d’Hélène Berr. La rue Claude-Bernard et la rue Vauquelin ne sont pas loin du Luxembourg et à la lisière de ce qu’un poète appelait «le continent Contrescarpe», une sorte d’oasis dans Paris, et l’on a de la peine à imaginer que le mal s’infiltrait jusque-là.

La rue Edouard-Nortier est proche du bois de Boulogne. Il y avait sûrement en 1942 des après-midi où la guerre et l’Occupation semblaient lointaines et irréelles dans ces rues. Sauf pour une jeune fille du nom d’Hélène Berr, qui savait qu’elle était au plus profond du malheur et de la barbarie : mais impossible de le dire aux passants aimables et indifférents. Alors, elle écrivait un Journal. Avait-elle le pressentiment que très loin dans l’avenir, on le lirait ? Ou craignait-elle que sa voix soit étouffée comme celles de millions de personnes massacrées sans laisser de traces ? Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant, écouter la voix d’Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagneront toute notre vie.

Hélène Berr :

- "Pourquoi suis-je si inquiète ? Objectivement, il y a de quoi, parce que j'ai l'impression que nous sommes la dernière fournée, et que nous ne passerons pas entre les mailles du filet. Il ne reste plus beaucoup de juifs à Paris ; et comme ce sont les Allemands qui font les arrestations maintenant, il y a peu de chances d'y échapper, parce que nous ne serons pas prévenus."

Le Monde, 17 janvier, Thomas Wieder :

- "Le texte que publient les éditions Tallandier fait partie de ces témoignages qui survécurent miraculeusement à leur auteur. Hélène Berr est morte du typhus à Bergen-Belsen en avril 1945, à la veille de la libération du camp par les Anglais. Elle venait d'avoir 24 ans. Un an plus tôt, quelques jours avant son arrestation, elle avait confié son journal intime à la cuisinière de ses parents. Dédié à son fiancé, aujourd'hui conservé au Mémorial de la Shoah, il s'agit là d'un document exceptionnel sur la vie au jour le jour d'une étudiante juive dans le Paris de l'Occupation.

Hélène Berr n'est pas Anne Frank. Son journal n'est pas celui d'une recluse. Quand elle en entreprend la rédaction, en avril 1942, ses journées ressemblent encore à celles de n'importe quelle jeune fille de bonne famille : cours d'anglais à la Sorbonne, promenades dans le Quartier latin, escapades à la campagne et après-midi entre amis, passés à jouer du violon, boire du chocolat chaud et fumer des cigarettes égyptiennes... Courtisée par les garçons, choyée par ses parents, brillamment reçue à ses examens, Hélène a tout pour être heureuse. Seulement voilà : elle est juive, et ne tardera pas à comprendre ce que cela signifie..."

Hélène Berr, 15 février 1944, dernière ligne de son Journal :

- "Horror ! Horror ! Horror !" (5).



NB :

(1) Michel Laffitte, "Juif dans la France allemande", Tallandier, 2006.

(2) Etty Hillesum, "Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, Lettres de Westerbork", Seuil, Coll. Point, 1995.

(3) Patrick Modiano, dernier roman : "Dans le café de la jeunesse perdue", Gallimard, 2007.

(4) Simone Veil, "Une vie", Stock, 2007. Voir les pages 192 et 194 du blog des Mazures.

(5) Selon les critiques, d'après Conrad dans "Au coeur des ténèbres" ou d'après Shakespeare.