vendredi 26 juin 2009

P. 152. Mémoire des Justes à Fougerolles

Souvenirs des deux expositions complémentaires sur les Justes de France mais aussi sur les enfants juifs et leurs familles cachés dans le canton de Fougerolles.
A g. : Echo dans Ouest France et discours d'inauguration. A dr. : gros plans de panneaux.
(Mont. JEA / DR).

Fougerolles perpétue la mémoire des Justes du canton ainsi qu'en témoigne la pierre du souvenir élevée sur place par les juifs abrités dans ce coin de terre en Mayenne.
Ce mois de juin, une double exposition a été proposée au public dans l'ancienne mairie :

- 18 panneaux provenant du Mémorial de la Shoah à Paris et rappellent celles et ceux qui sont Justes parmi les Nations, le pourquoi et le comment de leur reconnaissance par Yad Vashem ;

- des documents, photos et témoignages rassemblés patiemment par l'Association "Mémoire et patrimoine de Fougerolles" et qui permettent de mieux comprendre le sauvetage de persécutés ayant trouvé leur salut en Mayenne.

Julien Belaud :

- "La commune a offert un refuge à 33 enfants. A côté, ils étaient 42. Soit plus de 80 dans tout le canton."
(Ouest France, 20 juin 2009).


Dévouements spontanés, engagements profonds : l'initiative prise à Fougerolles relève et participe d'un travail de mémoire toujours renouvelé, amplifié... (DR).

lundi 22 juin 2009

P. 151. Les 101 bougies d'un Juste parmi les Nations

Tout le Comité Français pour Yad Vashem
et ses sympathisants
allument 101 bougies
pour l'anniversaire de Maurice Arnoult

- Juste parmi les Nations -
né le 23 juin 1908...


Cordonnier émérite, Maurice Arnoult (Arch. CFYV / DR).

Enfant puis adolescent, la vie ne lui réserve pas de cadeaux. Sa mère est tôt emportée par la tuberculose. Le père ne revient pas des tranchées de 14-18. La santé de Maurice Arnoult se confirme de très grande fragilité. Il est privé de scolarité.

Et le voici à 101 ans. Décoré de la Légion d'Honneur car reconnu Juste parmi les Nations. Autodidacte, toujours fier artisan et modeste sauveteur d'un petit juif dont la famille fut emportée sans retour vers Auschwitz. Homme de coeur à gauche. Honnête homme...

Cette page, grâce à Maurice Arnoult, est exemplaire de ces Français qui ne courbèrent pas le dos devant le nazisme, qui ne marchèrent point au pas en chantant "Maréchal, nous voilà." Cette minorité de Français qui ne se complurent pas dans le fatalisme, qui ne hurlèrent pas avec les loups, qui ne profitèrent pas des malheurs accumulés par la guerre. Ces Français qui ne donnèrent pas la priorité à leur égoïsme mais préférèrent sauver la vie de persécutés en mettant en grand danger leur propre existence.

L'histoire de ce Juste est ainsi résumée par lui-même (1) :

- "Né le 23 juin 1908, le début du siècle disons, je suis venu au monde dans une famille non pas très pauvre mais qui le devient pendant la guerre de 14-18. Mes aïeux, des fermiers, de petits fermiers, avaient une terre en Seine-et-Marne depuis peut-être 400 ans car ma généalogie remonte à ce moment-là. De sorte que je vois la guerre (…). Nous attendions mon père qui avait été mobilisé mais il n’est pas revenu, ma mère meurt en 1916 donc ma grand mère me prend sous son aile jusqu’à l’âge de 13 ans.
(…)
La question avait été posée au niveau de la famille qu’est ce qu’on fait de ce gosse ? Alors il y a un démobilisé (…), il a dit j’ai ce qu’il faut pour lui, j’ai un ami à Paris qui est dans la chaussure (…). Alors voilà Maurice qui arrive à Paris - il a 13 ans, ne sachant ni lire ni écrire - chez un monsieur qui va lui apprendre le début, le tout début du métier qu’on appelle cordonnier. Cordonnier, ce ne veut pas dire réparer vos chaussures non, cordonnier ça veut dire « couardonnier » en vieux français : la personne qui sait faire des chaussures, en utilisant le cuir de Cordoue. Là je suis très pointilleux là-dessus. Je ne suis pas un colleur de talon ni de semelle, c’est comme si vous mélangiez vous confondiez un médecin, un professeur en médecine avec celui qui va faire votre lit : ça va pas ça, mais souvent, il se produit dans l’esprit des gens une déformation. Ca, ça ne me plaît pas.
(…)
Je m’étais donc établi deux ans avant la déclaration de guerre. J’avais embauché une jeune fille, une femme comme ça qui cherchait du travail, qui avait certainement mon âge : 31 ans, Alice (…). J’avais remarqué qu’on pouvait lui confier n’importe quoi, c’était fait avec intelligence, qu’on pouvait lui faire confiance, une personne droite (…).
Je devais partir le deuxième jour de la guerre, un petit commandement que j’avais dans l’armée de réserve, un peu d’instruction, un peu de galon et vous êtes les premiers."

Le Belleville que Maurice Arnoult découvrit à l'âge de 13 ans (DR).

Maurice Arnould :

- "Je me suis évadé. Je suis arrivé là, j’ai retrouvé Alice et la petite boîte marchait bien. C’était au début de 41 et c’est là que je l’ai regardé avec un autre oeil parce que c’est drôle je ne m’étais pas aperçu de ça mais elle est pas mal du tout cette jeune femme dans le fond (rire) (…). Enfin, bref, voilà la connaissance que j’ai fait d’Alice avec qui du reste, je ne me suis pas marié (2) mais je suis resté 60 ans avec elle." (1)

La suite se retrouve dans le dossier 6132 de Yad Vashem (résumé) :

- "En 1933, la famille Krolik, des réfugiés juifs de Pologne, s’installe à Paris. Le père, tailleur, avait un modeste atelier dans son appartement à Belleville. A l’été 42, la famille comptait trois enfants de plus. Tous les locataires { du 83 de la rue de Belleville } étaient étrangers à l’exception de Maurice Arnoult. Ce dernier avait quitté son village pour s’installer en ville. En 1937, ce bottier, fils de cordonnier, pour ses 29 ans, avait loué un atelier dans la cour du bâtiment.
C’est donc le seul Français de l’immeuble. Il vivait en excellents termes avec ses voisins qui faisaient appel à lui quand, par exemple, il fallait remplir des formulaires et autres papiers administratifs.
Maurice Arnould avait vu avec sympathie la famille Krolik s’agrandir.

Le mercredi 15 juillet 1942, Maurice Arnoult vint voir ses voisins, les Krolik, pour leur proposer de mettre les enfants en sûreté chez ses parents à Savigny-sur-Orge. Le soir même, ayant décousu l’étoile jaune, il conduisit un premier enfant, Joël, chez ses parents. Tous deux empruntèrent les transports en commun malgré les dangers des contrôles et des rafles.
Maurice Arnoult avait prévu de revenir le lendemain pour les autres enfants à mettre à l'abri loin de Belleville. Malheureusement, la grande rafle de Paris fut déclenchée à 4 h cette nuit-là. Les parents Krolik et leurs deux autres enfants furent arrêtés (3). Quand Maurice Arnoult rentra dans la matinée, il ne trouva plus personne. Ses parents s’occupèrent du petit Joël Krolik avec dévouement et ce, jusqu'à la libération." (4)

Souvenir très précis de Maurice Arnoult quand les parents Krolik se séparèrent volontairement de Joël :

- {Il y avait} "Papa, Maman Krolik, deux enfants en bas âge et deux autres plus âgés, c'est-à-dire Joël et sa sœur Rosette. Je l’appelle comme l’appelait son père il ne pouvait pas dire "Ro" : "Rasette", il appelait "Rasette" (…).
Enfin voilà : le père descend. "Là, je vais t’apporter Joël tout à l’heure" et il sort son porte monnaie. Il me donne 250 francs et je lui dis : « Non, tu peux en avoir besoin toi… ». C’était un homme qui travaillait 12 à 14 h par jour derrière une machine et sa femme à côté de lui, pas de lois sociales, pas de reconnaissance des patrons qui les exploitaient, qui leur donnaient le minimum, des heures et des heures , pas de chômage pour eux, des inconnus. Ca mérite respect ça !
Je lui ai dit : « Je ne veux pas de ton argent ». Et c’est là que ça me fait mal, là… Il se met à pleurer. Un homme de 40 ans qui pleure, ça fait drôle." (1)

Joël Krolic (5) auquel Maurice Arnoult retira son étoile avant de l'emmener loin des rafles parisiennes (DR).

NOTES :

(1) Retranscription d'extraits de son interview par Corynne Melloul, chargée de mission au Comité Français pour Yad Vashem. Travail mené à bien en partenariat avec Radio France et dans le cadre du projet « L’Allée des Justes » : premier corpus européen d’archives sonores sur les Justes. Quelques passages de cette interview sont proposés sur le site du Comité. Cliquer : ICI .
Corynne Melloul recueillit aussi les souvenirs de Maurice Arnoult pour le documentaire : Les Justes. Un film en partenariat avec INJAM Production, réalisation Nicolas Ribowski (2007).

(2) Maurice Arnoult fut brièvement marié avant guerre, son épouse étant emportée par la tuberculose.

(3) Habitant le 83 rue de Belleville, les Krolik ont été d'abord enfermés à Drancy. Le convoi 22 du 21 août 1942 les déporta vers Auschwitz.

(4) Paul (son père) et Fernande Arnoult ont été reconnus comme Justes parmi les Nations pour avoir pris le relais de Maurice.

(5) Une version pour les jeunes de l'histoire de Joël Krolik a été soutenue par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Lire : Béatrice Guthart, Histoires Vraies, Les Justes, Fleurus Presse, novembre 2006, n° 156.

mercredi 17 juin 2009

P. 150. 1500 jeunes juives sauvées à Abstadt dans les Sudètes

Invitation à la cérémonie du 15 juin 2009 (Doc. Didier Cerf).

Pierre Nicolini et
Georges Pierrot
Justes parmi les Nations
honorés à Sarreguemines.

La page 107 de ce blog était entièrement consacrée à la figure de Pierre Nicolini. Le 12 février dernier, il devait recevoir son Diplôme et sa Médaille de Juste lors d'une belle et brillante cérémonie organisée à la Mairie du XIe arrondissement de Paris par Madeleine Feltin-Meyer et par Viviane Saül, toutes deux déléguées du Comité Français pour Yad Vashem.
Empêché, le récipiendaire vient de recevoir en mains propres les marques de sa reconnaissance par l'Institut Yad Vashem. A cette cérémonie fut également associé un autre Lorrain, Georges Pierrot. Ce dernier empêcha lui aussi le massacre de 1.500 jeunes femmes, survivantes du ghetto de Lodz (Pologne) et mises au travail forcé à Abstadt (Sudètes).

Dossier de Yad Vashem :

- "Le récit qui va suivre est une immersion au cœur même de la barbarie nazie.
Cela se passait en Pologne en octobre 1944. Les derniers survivants du ghetto de Lodz, où régnaient la faim, la maladie, et la misère, étaient transférés à Auschwitz. Un groupe de jeunes filles, de 16 à 18 ans, fut envoyé à Abstadt dans les Sudètes, pour travailler à l’usine Messap, qui fabriquait des bombes à retardement. Leurs conditions de vie étaient inhumaines. Logées à même l’usine, affamées et maltraitées, elles se savaient condamnées à brève échéance dans ce camp de travail forcé.
Ruth Eldar est l’une des 1500 jeunes filles qui subissaient ce traitement infernal, surveillées par des gardiennes SS dont la responsable était particulièrement cruelle. Elle se souvient que dans cette usine travaillaient également des prisonniers politiques français venus de Lorraine. Ceux-ci étaient logés avec leur famille à l’extérieur du camp et recevaient plus de nourriture, mais il leur était interdit de donner quoi que ce soit aux détenues juives."

Pierre Nicolini (Doc. Viviane Saül / DR 1).

- "Cette interdiction fut transgressée à maintes reprises. Ruth Eldar se souvient que Pierre Nicolini et 14 autres Lorrains glissaient une partie de leur maigre ration de pain dans les tiroirs des jeunes filles, risquant de féroces représailles. Un jour, ce fut une même pluie de bonbons lancés par la fenêtre. De plus, ils s’arrangeaient pour informer les jeunes filles de l’avance des troupes alliées. Ce soutien moral était aussi important que la nourriture. Au mépris du danger, les prisonniers n’hésitaient pas à saboter les machines pour ralentir la production, prolongeant le temps nécessaire pour les réparer.
Survient la bataille de Stalingrad où les allemands sont battus. Enragés devant cet évènement, les SS décident en représailles de ne donner aucune nourriture durant 3 jours aux femmes détenues qui tombent évanouies les unes après les autres devant leur machine. Elles sont alors traînées par terre et jetées dans un autre local.
Les prisonniers ne supportent pas ces atrocités. Risquant leur vie, ils se mettent en grève. Les SS veulent les abattre, mais le chef de l’usine, qui n’est pas un nazi, leur démontre que si les ouvriers sont abattus, il ne reste plus qu’à fermer l’usine.
Finalement, ces héros obtiennent gain de cause. Les prisonnières sont nourries, et les hommes acceptent de reprendre le travail, après cette victoire extraordinaire.
Ruth et ses compagnes leur vouent une immense gratitude.
En mai 1945, l’arrivée des troupes soviétiques est imminente, mais les nazis continuent à sévir. Avant de s’enfuir, ils décident de faire sauter l’usine avec ces 1500 prisonnières. Ils verrouillent les portes et placent des cartouches de dynamite. C’est alors que les Français et le Directeur de l’usine, n’écoutant que leur courage, entreprennent de sauver les malheureuses.
Ils parviennent à découvrir et à éteindre les mèches enflammées par les SS, et à forcer les portes, libérant enfin les prisonnières.
Ruth et ses compagnes n’ont jamais oublié l’héroïsme de ces 15 Français et de Pierre Nicolini qui était l’âme de leur groupe, ainsi que cet industriel allemand au grand cœur. 1500 jeunes femmes leur doivent la vie."

Dans son numéro d'Avril-Mai 2009, N°30, p. 4, Yad Vashem, Le Lien Francophone, publie un article complet sur Pierre Nicolini. Avec en conclusion cette lettre du Juste Lorrain au Président de Yad Vashem, Avner Shalev :

- "De savoir que mon nom sera gravé dans le jardin des Justes, sur le site de Yad Vashem à Jérusalem, est pour moi un immense bonheur (…). A travers cette remise de médaille, comme pour la cérémonie des Justes au Panthéon à Paris en janvier 2007, Israël montre que son peuple a la mémoire longue et prouve qu’évoquer le passé permet de mieux préparer l’avenir."

Yad Vashem, Le Lien Francophone, Avril-Mai 2009, N°30, p. 4 (DR).

Au nombre des prisonniers politiques français évoqués dans le dossier de Yad Vashem, figure Georges Pierrot. Malheureusement décédé en 1995, il n'aura pas connu l'immense gratitude concrétisée par sa reconnaissance comme Juste parmi les Nations.

Délégué du Comité Français pour Yad Vashem, Didier Cerf remit Diplôme et Médaille à la veuve du défunt, Angèle Pierrot.

NOTE :

(1) Pour rappel : ce portrait, comme tant d'autres documents de ce blog, a ses droits réservés (DR). Cette photo a été remise pour publication par Viviane Saül, Déléguée du Comité Français. Lors de la confection de cette page, le cliché original a été recadré et transposé en noir et blanc.

Si les mots ont encore un sens, les droits réservés impliquent au minimum de ne pas la reproduire sans au moins citer la source (ce blog) à défaut d'en demander l'autorisation préalable ce qui serait la démarche attendue en l'espèce.

lundi 15 juin 2009

P. 149. 12 Justes ont sauvé la famille Sajovic à Coulounieix

En bas à g. : Paulette Claude recevant son Diplôme de Juste parmi les Nations. En haut à dr. : Jean-Pierre Roussarie, maire de Coulounieix. (Montage JEA / DR).

A Coulounieix ce 14 juin 2009,
Cérémonie exceptionnelle par le nombre de Justes reconnus ensemble pour un même acte d'héroïsme en faveur de juifs persécutés.

Reportage par Alain Bernard :

- «Je suis fier et ému», a déclaré hier à la mairie de Coulounieix-Chamiers Kenny Jean-Marie, directeur de cabinet de la préfète, résumant un sentiment général : "c'est dans la France profonde qu'a été sauvé l'honneur de celle de Vichy. Celle qui, hélas, alla au-devant des exigences allemandes pour livrer à la mort 76 000 juifs français, dont 11 000 enfants (sur 6 millions de juifs massacrés, dont 1,5 million de petits)."

À Coulounieix-Chamiers, non moins de 12 Justes ont été à l'honneur :
- Hélène Ségurel-Bissou,
- Louise et Jean-Bernard Bissou,
- Léontine et Louis Chamon,
- Joséphine, Joseph et Marcel Dalesme,
- Louis et François Doche,
- Jean Ripoche,
- Paulette Claude.

- "Cette dernière, octogénaire vive et enjouée, était la seule médaillée et diplômée vivante (les autres l'étant à titre posthume) de cette cérémonie voulue par l'Institut Yad Vashem qui, à Jérusalem, grave dans le marbre le nom de ceux qui, « en sauvant une vie, ont sauvé l'humanité ». Comité représenté hier par Albert Seifer et Nathan Holchaker.

En l'occurrence, il s'est agi, comme le rappela le maire Jean-Pierre Roussarie en présence du consul d'Israël à Marseille Sivan Chemouel, du grand rabbin de Bordeaux Claude Maman et des parlementaires Pascal Deguilhem et Claude Bérit-Debat, de cacher au nez et à la barbe des occupants la famille Sajovic traquée.
Ces réfugiés juifs d'Alsace d'origine tchèque, repliés en Périgord, furent soustraits aux rafles par leurs voisins périgourdins, cachés dans des granges, des bois voire des latrines, et aidés clandestinement à la mairie.

Parmi les témoignages, on entendit ceux, dignes et reconnaissants, de trois des filles Sajovic, Esther, Hélène et Blanche, et de deux des trois garçons, Élie et Marcel (les autres enfants, Fernand et Jeannette, habitent l'Australie !).
Les petits-enfants étaient là aussi. L'un d'eux, Bernard, souhaitant qu'un jour Périgueux signale plus explicitement l'ancienne synagogue de la rue Thiers.

Bien des larmes ont été écrasées, des yeux se sont humectés. Après les hymnes israélien et français, allusion fut faite à l'orchestre israélo-arabe de Daniel Barenboïm, symbole de tant d'espoirs."
(Sud Ouest, 15 juin 2009).

Dr Natan Holcaker, délégué du Comité Français pour Yad Vashem :

- "A Couloumieix-Chamiers nous étions dans la proche banlieue d'une grande ville préfecture de la Dordogne, Périgueux.
Cette manifestation avait un caractère officiel grâce à la présence d'un représentant du préfet, Mr Kenny Jean-Marie, Directeur de cabinet de Mme Béatrice Abolevier, Préfète de Dordogne. Mr Kenny prononça un discours plein de sensibilité qui fit résonnance en chacun.
Le nombre exceptionnel de remises de médailles de Justes signait l'implication de tout un village dans les sauvetages de familles juives.
Cette même densité donnait aussi un caractère de kermesse de village dans la joie de retrouvailles ou de reconnaissance des familles qui avaient maintenu et/ou tissé des liens depuis cette période tragique.
Parmi les personnalités il fallait noter aussi la présence de :
- Mr Claude Berit-Debat, Sénateur de Dordogne,
- Mr Bernard Cazeau, Président du Conseil Général de la Dordogne,
- Mr Jean-Pierre Roussarie, Maire de Coulounieix-Chamiers.
- Mr Claude Maman, Grand-Rabbin de Bordeaux.
Cette cérémonie très animée, en présence d'une unique survivante : Paulette Granger Claude, s'est achevée par les chants de l'Hatikva et de la Marseillaise a capella, entonnés par l'ensemble de l'assistance."

P. 148. Les Justes de Vaylats, de St-Mamert et d'Excideuil


Vaylats (Montage JEA / DR).

Ce 12 juin 2009, le Diplôme d'Honneur de Juste parmi les Nations a été remis - à titre posthume - à Lucie Nonorgues. En religion soeur Emilia, elle vécut sa vocation au couvent de Vaylats.

De 1942 à 1944, cette religieuse a protégé de la Shoah Denise Kandel et Jean-Claude Bystrin. Après guerre, ces deux enfants cachés ont émigré vers les Etats-Unis. Ils y décrochèrent chacun, et très brillamment, un doctorat respectivement en sociologie et en dermatologie. Ce sont leurs démarches et le dossier constitué grâce à leurs soins qui ont abouti cette cérémonie de Vaylats.

Synthèse du dossier Yad Vashem :

- "Lucie Nonorgues, sœur Émilia en religion, fut la Supérieure de l'Institut Sainte-Jeanne d'Arc à Cahors.
Tandis que Denise Bystryn est la fille d’Iser Bystryn et de Sara Wolsky. Elle est née à Paris le 27 février, 1933 et son jeune frère, Jean-Claude, le 8 mai 1938.
Né le 12 décembre 1901 à Drohiczyn, Iser avait immigré en France au milieu des années 1920 pour étudier à l'Université de Caen. Bien qu'il ait souhaité être rabbin, il suivit des études d’ingénieur en mécanique. Avant la guerre, il était le chef mécanicien dans une usine de fabrication de camions.
Sara, son épouse, née à Brest-Litovsk le 18 décembre 1906, vint à Paris à la fin des années 1920 pour étudier l’artisanat des chapeaux et des corsets.
Sara et Iser se sont mariés en 1930.

Avant la guerre, la famille vivait à Colombes, en banlieue parisienne. Denise était inscrite en primaire à l'école des Filles.
Survient la guerre. Le 14 mai 1941, Iser Bystryn est arrêté lors des premières rafles des Juifs étrangers et emmené au camp de Beaune-la-Rolande.
Denise, Jean-Claude et leur mère Sara restent à Colombes et se rendent au camp de Beaune-la-Rolande une fois par mois pour y voir Iser. Sara communiquait aussi avec son mari par courrier et lui envoyait des paquets. L'un d'entre eux contenait un gâteau avec... un plan d'évasion.
Puis, des policiers français viennent à l’appartement de Colombes et conseillent à Sara de partir. Elle comprend aussitôt qu’Iser s’est échappé du camp de Beaune-la-Rolande et la maman prend la fuite la nuit-même avec ses enfants.
Tous trois arrivent à rejoindre le Lot puis s'installent à Cahors. Iser les y rejoindra.

Atteint par un ulcère, Iser est hospitalisé pendant six semaines. Le médecin qui le soigne est un résistant. Sachant que son patient est juif, il le garde à l'hôpital plus longtemps que nécessaire pour le protéger. En parallèle, il fait placer les enfants, Denise et Jean-Claude, dans un couvent.
C'est une jeune (19 ans) enseignante à l'Institution Sainte-Jeanne d'Arc de Cahors, Yvonne Féraud, qui fait admettre les deux gosses par la Supérieure, Lucie Nonorgues (Sœur Émilia).
Denise Bystryn, qui a 10 ans, restera au couvent jusqu'en avril 1944 sous son vrai nom de Bystryn (sans que jamais les religieuses ne cherchent à la convertir). Elle verra la fin de l'occupation à Palaminy-sur-Cazères auprès de Gabriel et de Maria Féraud.
Jean-Claude, qui a quatre ans à l'époque, ne peut passer la nuit dans ce couvent parce que c'est... un garçon. En 1943, Alfred et Louise Aymard l'accueillent à Escamps. Il y restera à l’abri jusqu’à la fin de la guerre.

Tous ont survécu à la Shoah.
Iser vécut de cache en cche d’endroits, jusqu’à se fixer dans une ferme où il fabriqua de faux papiers pour d'autres juifs persécutés.
Sara connut elle aussi une vie sans sécurité, y compris dans les bois.
En 1949, la famille reconstituée émigra vers les États-Unis. Denise décrocha un Doctorat en médecine de l’Université de Colombia et épousa en 1956 Éric Kandel, futur prix Nobel de médecine en 2000."


Depuis le 14 juin,
Saint-Mamert, plus petite commune du Rhône,
compte deux Justes :
Louis et Léa Petit.

Ph. 1 : Accueil du Maire de St-Mamert, Pierre Thillet.
De g. à dr. : Daniel Saada, représentant l'Ambassade d'Israël; Bernard Perrut, député maire du Rhône; Annie Karo, déléguée du Comité Français pour Yad Vashem; Pierre Thillet, maire et président de la Communauté des Communes du Haut Beaujolais. (Doc. CFYV / DR).

Unique dans les annales du village, cette cérémonie s’est déroulée dans la salle communale de St- Mamert, la plus petite commune du Rhône avec 66 habitants. Bien plus de 80 personnes se sont rassemblées pour partager ce moment si exceptionnel.

Dans son message délivré au nom du Comité Français pour Yad Vashem, Annie Karo a retracé les circonstances qui ont conduit à honorer les époux Petit. Leur fille, Irène Karayan-Petit était revenue des Etats-Unis pour recevoir à titre posthume les Médailles et les Diplômes de ses parents.

Annie Karo :

- "L’implantation en France de la famille Levy de Souza remonte à plusieurs siècles mais ayant dû quitter l’Alsace après son annexion par l’Allemagne en 1871, un aïeul s’expatria au Brésil où le patronyme de Levy fut complété par « de Souza »
Revenu en France, il garda l’intégralité du nom.
En 1939, Albert et Simone Levy de Souza habitent à Paris avec leurs 2 enfants Bertrand et Olivier respectivement âgés de 11 ans et 7 ans.
Albert Lévy de Souza dirige l’entreprise familiale de textiles à Paris, rue d’Aboukir.


A la déclaration de la guerre la famille fuit Paris, et après un certain nombre de déplacements elle s’installe en juillet 1941 dans sa maison de campagne près de Montargis dans le Loiret, où Bertrand et Olivier vont à l’école sous le nom de Souza.
Tandis que l’entreprise familiale est mise sous la coupe d’un administrateur désigné par Vichy.
Mais début 1942, la situation se dégrade : la chasse aux juifs a commencé en zone occupée.
Prévenue d’une menace d’arrestation, la famille de Souza gagne la zone libre cachée dans un camion de marchandises.
Ils louent une maison dans la proche banlieue de Lyon, à Oullins.
De très bonnes relations se nouent avec les propriétaires M et Mme Colet, et, en 1943 lorsque les menaces s’aggravent encore pour les juifs, ce sont eux qui adressent Albert de Souza et sa famille à Louis et Léa Petit à Saint Mamert.


Louis et Léa Petit sont agriculteurs, âgés d’une quarantaine d'années, ils sont les parents de Roger 18 ans, et d’Irène 5 ans, et abritent déjà une petite réfugiée de 3 ans Elise (dont la trace n’a pas été retrouvée).
Ils accueillent chaleureusement Albert et Simone et leurs 2 fils.
Ils mettent à leur disposition une grande pièce vide dans l’enceinte de la ferme loin de tout passage et leur fournissent gracieusement le matériel de la vie courante.
Les Petit savent qu’ils hébergent une famille juive et risquent une dénonciation, d’autant que dans les alentours vivent des collaborateurs et des miliciens.
La vie s’organise dans la plus grande discrétion : Bertrand ,Olivier et leur père aident aux travaux des champs et souvent le soir les familles se retrouvent."

Ph. 2 : A la mi-guerre, les Petit et les Levy de Souza aux foins.
De g. à dr. en avant-plan : Simone Levy de Souza, Roget Petit, Olivier Levy de Souza, Léa Petit, Irène Petit, Bertrand Levy de Souza. (doc. CFYV / DR).

- "Grâce à l’aide et à la protection de Louis et Léa Petit, la famille de Souza ne sera pas inquiétée. Cette « vie paisible », comme la qualifie Olivier de Souza dans son témoignage, durera jusqu’en septembre 1944.
Après la guerre, cette belle et solide amitié s’est poursuivie entre les 2 familles. Et même si Irène Karayan habite maintenant aux Etats Unis, la distance n’a pas réduit les liens qui unissent les 2 familles comme le prouve aujourd’hui, la présence auprès d’elle de toute la famille de Souza :
- Bertrand de Souza, accompagné de son fils Didier et de sa petite fille Dana et qui ont fait tout spécialement le déplacement d’Israël ;
- Olivier et Jacqueline de Souza entourés de leurs 4 enfants Martine, Thierry, Pascal et Jérôme et de leur petite fille Camille.
Merci à tous d’être là pour partager ce moment d’émotion et de mémoire.
Louis et Léa Petit connaissaient parfaitement les risques qu’ils encouraient en aidant une famille juive mais ils n’ont écouté que leur conscience
Leur générosité, leur action courageuse et désintéressée ont permis à la famille de Souza d’échapper à la barbarie nazie et à la déportation dans les camps de la mort."

Ph. 3 : Louis, Irène, Léa et Roger Petit en 1956. (Doc CFYV / DR).

- "Ils sont dans cette période obscure une lueur de réconfort et d’espoir
En dépit du danger pour eux-mêmes et leur famille, ils ont refusé la logique de l’inhumanité et incarnent les valeurs auxquels nous sommes attachés : solidarité, compassion, générosité, courage de refuser l’inacceptable.
L’hommage qui leur est rendu aujourd’hui, revêt aussi une signification éducative et morale,
En cette période où l’antisémitisme, le racisme, la barbarie et l’inhumanité poursuivent leur oeuvre et tentent de déstabiliser la société, leurs actions prouvent que l’on peut et que l’on doit refuser l’inacceptable.
Que leur action soit un exemple pour les générations futures !

L’Institut Yad Vashem de Jérusalem a décerné le titre de Justes parmi les Nations à Louis et Léa Petit, leurs noms seront gravés sur le Mur d’Honneur des Justes à Jérusalem et sur celui du Mémorial de la Shoah à Paris.
(s) Annie Karo, Déléguée régionale."

Ph. 4 : Représentant de l'Ambassade d'Israël, Daniel Saada remet à Irène Karayan-Petit les précieux documents de reconnaissance de ses parents. (Doc CFYV / DR).

Ph. 5 : Irène Karayan-Petit fleurie par les enfants de l'école de St-Mamert. (Doc. CFYV / DR).

Ph. 6 : un des souvenirs les plus émouvants, les enfants Petit et Levy de Souza encore et toujours réunis.
De g. à dr. : Annie Karo, déléguée; Olivier de Souza; Irène Karayan-Petit; Bertrand de Souza (venu, lui d'Israël). (Doc. CFYV / DR).

Tous nos remerciements à la déléguée du Comitié Français pour Yad Vashem, Annie Karo qui a non seulement veillé à donner un lustre exceptionnel à cette cérémonie mais a veillé à enrichir cette page du blog avec une documentation complète.


Excideuil veille tout particulièrement sur la mémoire d'Albert Faurel, Juste parmi les Nations.

- "Depuis plusieurs années, l’Amicale des Anciens Elèves de la Cité Scolaire militait pour la reconnaissance d’Albert Faurel (1896– 1967), Directeur de l’École Primaire Supérieure (E.P.S.) et du Collège d’Excideuil de 1937 à 1956, en tant que « Juste parmi les Nations » pour avoir, avec courage et à ses risques et périls, sauvé de nombreux élèves juifs pourchassées pendant l’Occupation.
Ces efforts ont enfin abouti et Albert Faurel a été reconnu, à titre posthume le 10 mai 2009, « Juste parmi les Nations » par Yad Vashem.

Un diplôme et une médaille ont été remis à sa descendance lors d’une cérémonie officielle le dimanche 14 juin, à la Mairie, en présence de nombreuses personnalités et des représentants de l’Etat d’Israël ainsi que du Comité Français pour Yad Vashem.


Suite à cette reconnaissance officielle, l’Amicale a décidé d’honorer Albert Faurel lors de sa prochaine assemblée générale prévue pour le dimanche 27 septembre, par la pose d’une plaque commémorative afin que perdure son souvenir.

Le conseil municipal devrait attribuer, à cette date, l’appellation de « Square Albert Faurel » au passage d'accès à la Mairie et autres parties administratives ainsi que le parking arboré.
Ce square, à sa naissance, aura déjà un passé car il s’agit de la cour de récréation de l’E.P.S. et Collège, mais comprendra également une des façades, donnant sur le square, qui abritait les bureaux et l’appartement de fonction directorial."

(Sources : site municipal, Amicale des anciens élèves de la cité scolaire).

Portrait d'Albert Faurel, Juste parmi les Nations (DR).
 

mardi 9 juin 2009

P. 147. "Juste risquer sa vie"

Françaises Justes parmi les Nations (Montage JEA / DR).

Irena Steinfeldt,
Directrice du Département des Justes parmi les Nations à Jérusalem :

- "Quand Yad Vashem a été créé pour entretenir le souvenir des six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah, la Knesset a ajouté une tâche à la mission de l'Autorité du Souvenir de la Shoah : honorer les Justes parmi les Nations, ces non-Juifs qui ont pris des risques considérables pour sauver des Juifs. Il s'agit-là d'une tentative sans précédent, de la part des victimes d'une catastrophe unique, de singulariser, parmi des nations entières de coupables, de collaborateurs et d'indifférents, les individus qui ont lutté contre le courant.

Aujourd'hui, une seconde dimension s'y est ajoutée. Dans un monde où Auschwitz est redevenu possible, le peuple juif et les survivants ont eu besoin de garder un espoir en l'humanité, un point d'ancrage qui leur permette de ne pas désespérer des valeurs humaines et de se reconstruire après avoir assisté à un effondrement moral sans précédent."



Français Justes parmi les Nations (Montage JEA / DR).

- "Pendant la Shoah, l'immense majorité a regardé ses voisins se faire arrêter et tuer. Certains ont collaboré avec les bourreaux, d'autres ont tiré profit de l'expropriation des Juifs. Seule une infime minorité a estimé qu'il était de leur devoir d'agir. L'assistance aux Juifs a pris de multiples formes et exigé divers degrés d'engagement et de sacrifices. Parmi les formes d'aide que décrivent les survivants dans leurs témoignages, figurent des manifestations de compassion, la sauvegarde de liens sociaux avec les proscrits, les encouragements moraux, le don de nourriture ou d'argent, l'hébergement, le fait de prévenir de vagues d'arrestations, des conseils sur de meilleures cachettes, etc. Si ces actions généreuses se révélaient souvent déterminantes pour la survie de Juifs, le règlement de Yad Vashem se fonde néanmoins sur des critères plus restrictifs. Et définit le Juste comme celui "qui a sauvé des Juifs au péril de sa vie".
A savoir, des individus qui ne se sont pas contentés d'aider des Juifs, mais ont été prêts à abandonner leur confort, à payer le prix de leurs convictions en allant jusqu'à partager le sort des victimes ; des individus qui sentaient que ce crime sans précédent exigeait une attitude hors du commun et que, face au Mal suprême, la compassion ne suffisait pas ; des individus qui estimaient que la situation imposait de faire davantage que ce qui était juste et qu'on ne pouvait plus faire passer sa propre sécurité avant le reste."


(Montage JEA / DR).

- "La Commission de désignation des Justes se trouve confrontée à une difficulté de taille : tracer une ligne bien nette sur un spectre de situations et de comportements humains fait de multiples facettes. Ainsi, lorsque la Commission a été établie, en 1962, ses pères fondateurs ont-ils compris, sans doute, que cette nouvelle structure aurait des questions très complexes à résoudre. Ce qui les a incités à prévoir, à sa tête, un juge de la Cour suprême. Au cours de ses 47 années d'existence, la Commission a ainsi pu observer une très stricte indépendance sous ses présidences successives."

(Montage JEA / DR).

- "Avant de passer devant la Commission, chaque dossier est constitué avec soin. La Commission entreprend ensuite de le réexaminer, afin de déterminer si le sauvetage en question impliquait des risques et répondait aux autres critères retenus au fil des ans. Telle a donc été la procédure suivie pour le dossier de Khaled Abdelwahhab, citoyen tunisien, soumis à la décision de la Commission.
Selon les témoignages recueillis, Abdelwahhab a hébergé deux larges familles, les Boukris et les Ouzzan, dans sa propriété pendant l'occupation allemande en Tunisie. Annie Boukris évoque sa gentillesse et la précieuse protection qu'il a offerte à sa famille en l'installant dans sa ferme quand la maison des Boukris a été réquisitionnée et la famille expédiée sans ménagement dans une fabrique d'huile. Un geste très généreux de la part d'Abdelwahhab, qui a pris cette famille juive en pitié et lui a offert l'hospitalité.
Une étude plus approfondie révèle cependant que, aussi admirable qu'ait été cette action, Abdelwahhab n'a enfreint aucune loi en agissant ainsi et que les Allemands n'ignoraient en rien la présence de Juifs dans la ferme. Selon Annie Boukris, les hommes de sa famille poursuivaient leur service de travaux forcés sous supervision allemande et, le jeudi, pour préparer le Shabbat, toute la famille rejoignait les autres Juifs de Mahdia, chassés de la ville et regroupés dans une ferme de Sidi Alouan située non loin de chez Abdelwahhab.
Edmee Masliah (née Ouzzan), le second témoin, a gardé des souvenirs très nets de cette période. Elle décrit Abdelwahhab comme un homme noble et généreux, qui a soutenu sa famille quand on l'a privée de ses droits et de ses biens. Comme Annie Boukris, elle relate les peurs et les difficultés pendant l'occupation allemande, mais explique aussi que, de temps à autre, les Allemands faisaient irruption dans la propriété d'Abdelwahhab pour vérifier qu'aucun Juif ne manquait. Elle se souvient qu'en les voyant approcher, ils s'empressaient de mettre leur étoile jaune et attendaient l'appel.

Verdict : absence de risques !"

(Montage JEA / DR).

- "Le tableau qui se dégage de ces témoignages correspond à la réalité historique. Dès lors, la Commission de Désignation des Justes fait remarquer que le risque encouru en portant secours à des Juifs était variable d'un lieu à l'autre et d'une période à l'autre. En Europe de l'Est, les Allemands exécutaient la personne qui prenait la responsabilité de protéger des Juifs, ainsi que toute sa famille. La punition se révélait moins sévère en Europe occidentale, même si, là aussi, cacher des Juifs pouvait avoir de terribles conséquences : certains de ceux qui l'ont fait ont été arrêtés et exécutés. Si l'occupation allemande avait duré plus longtemps, les Juifs de Tunisie auraient sans doute partagé le sort de leurs frères d'Europe. Walter Rauff fut d'ailleurs envoyé en Afrique du Nord pour y organiser la Solution finale, mais l'occupation allemande n'ayant duré que six mois, son programme d'extermination n'est jamais entré en vigueur.
Aucune loi ni aucun règlement n'a non plus interdit à Abdelwahhab d'héberger des Juifs chez lui. Même s'il a été, de toute évidence, l'un des rares individus à manifester grandeur d'âme et générosité en son temps, la Commission a conclu qu'en l'absence d'éléments de risque, il n'était pas éligible au titre de Juste parmi les Nations.Cette décision reflète l'engagement de la Commission à se prononcer en dehors de tout préjugé et sans céder à des pressions ou considérations extérieures. Devons-nous pour autant clore l'affaire et l'oublier ? Ce n'est en aucun cas l'intention de Yad Vashem. Les émouvants témoignages recueillis sur la solidarité manifestée par cet estimable Tunisien méritent notre plus profonde considération. Cet épisode ne doit pas tomber dans l'oubli et il inspirera certainement des individus à travers le monde. Yad Vashem prend à cœur la préservation et la transmission de souvenirs comme celui-ci et continuera à rechercher les quelques rares moments d'humanité qui ont éclairé, çà et là, les ténèbres de la Shoah."


(S) Irena Steinfeldt,
Directrice du Département des Justes parmi les Nations à Jérusalem.

Article publié dans le Jerusalem Post du 25 mai 2009.